Les chiens mâles domestiques entiers subissent une pression sociale qui n’est pas observée chez les femelles intactes. Cette pression du “il doit bien s’entendre avec tous les mâles entiers” n’est pas des plus naturelles. Elle provoque souvent l’instrumentalisation des comportements agressifs chez les mâles intacts en raison de la répétition artificielle des contextes de tension provoqués par les rencontres.
L’INTERVENTIONNISME HUMAIN ET SES CONSÉQUENCES
Les conflits entre mâles entiers ne sont pas “anormaux”. Chez de nombreuses espèces sociales (dont les canidés), les interactions entre mâles sont plus compétitives (accès aux ressources, reproduction…). Chez le chien domestique mâle entier, on observe plus de consultations pour agressivité que chez les femelles.
Normalement, ces conflits sont censés être rares et se réguler naturellement. En effet, dans des conditions de libre-arbitre, les chiens mâles entiers évitent activement les conflits par la distance sociale. Leurs interactions passent par des rituels de communication et l’escalade vers la bagarre, quand elle survient, est courte et auto-limitée. Ici l’agression est un outil ponctuel et nécessaire de régulation en cas de compétition, pas un état chronique.
Mais le contexte domestique change tout. La vie avec l’humain impose des rencontres répétées entre individus non familiers, beaucoup de promiscuité, la contrainte de la laisse avec impossibilité de fuite, et des interventions humaines à répétition (intervention, interruption, anxiété, etc.). Ces facteurs sont connus pour augmenter la tension entre deux mâles non familiers, perturber fortement leurs codes sociaux et favoriser l’escalade d’un conflit qui souvent, ne trouvera pas de phase d’apaisement.
L’humain crée sans le savoir des situations “artificielles” où des mâles entiers sont mis en confrontation de façon répétée dans leur quotidien, sans possibilité d’évitement. C’est ce que j’appelle la “répétition artificielle des contextes de tension” — une formulation qui correspond à l’idée scientifique de sensibilisation comportementale.
COMPRENDRE LA NOTION D’INSTRUMENTALISATION
On parle d’instrumentalisation de l’agression quand un comportement agressif devient appris et renforcé par le contexte. Si l’agression permet, de manière répétée, d’obtenir un résultat satisfaisant pour le mâle entier (distance, contrôle, décharge du stress subi…), il peut apprendre à utiliser l’agression comme seule stratégie face à un autre mâle entier. C’est en général ce qui arrive lorsqu’on nous présente un chien dont on nous dit qu’il est sociable, sauf avec les mâles entiers. Ici, l’agressivité est devenue une stratégie amplifiée par la répétition des situations créées par l’humain. On constatera que ces mâles entiers se montrent beaucoup plus détendus avec les autres chiens. Ils ne dégagent en effet pas les mêmes phéromones, n’ont pas les mêmes conduites lors des croisements. Le mâle entier sensibilisé aux autres mâles entiers les sent de très loin. Il anticipe, se tend et se montre près à en découdre sans raison particulière, alors même que l’autre ne l’a peut-être même pas regardé.
La recherche démontre que la testostérone est associée à une augmentation de la réactivité et des comportements de compétition. Mais attention, cette hormone n’est ni nécessaire ni suffisante pour produire de l’agression et la justifier. D’ailleurs, il est noté que la castration ne supprime pas l’agressivité instrumentalisé. Il faudrait pour cela que l’ablation des gonades efface en même temps la mémoire du chien. N’oublions pas que certaines agressions chez les mâles entiers sont aussi liées à la peur, la frustration, l’apprentissage, le stress. Aucune chirurgie ne peut intervenir sur ces difficultés. Seule la gestion environnementale le peut. En somme, en neurobiologie, la testostérone module la probabilité d’un comportement mais ne le déclenche pas sans contexte. Elle agit comme un amplificateur, pas comme une cause directe. Et c’est ici que la notion d’instrumentalisation prend tout son sens.
Les travaux de Robert Sapolsky sur les primates démontrent que la testostérone n’induit pas l’agression en soi, qu’elle renforce les comportements socialement pertinents dans un contexte donné et qu’elle augmente surtout la sensibilité aux provocations. Il explique que la testostérone ne crée pas l’agression, mais qu’elle facilite les comportements qui permettent de maintenir ou d’acquérir un statut.
Si l’on transpose au chien entier, placé dans un environnement où les rencontres sont fréquentes, les tensions répétées et les codes sociaux perturbés par l’intervention humaine, la testostérone va accentuer une stratégie agressive déjà activée. L’agressivité entre mâles entiers chez le chien domestique n’est donc pas simplement hormonale, elle émerge d’une interaction entre un terrain biologique (sexe, maturité, hormones) et un environnement social artificiel, contraint et inadéquat.
La répétition de ces situations conflictuelles favorisera l’apprentissage, stabilisera des réponses agressives et pourra transformer un comportement ponctuel en une stratégie instrumentalisée. Sapolsky écrit : « It’s the aggressive behavior driving the testosterone not the other way around » : C’est le comportement agressif qui induit la testostérone, et non l’inverse. Il met le doigt sur le fait que la testostérone n’est pas une cause directe de l’agressivité mais un modulateur qui amplifie des dynamiques sociales déjà présentes.