L’humain parle pour créer du lien, expliquer, commenter, rassurer, ordonner, négocier, râler… Il se parle à lui-même pour se motiver. Il parle seul pour faire le point ou s’entraîner… Tout ceci est naturel, éthologique. L’homme est bavard, mais son chien est silencieux.
Le chien domestique lui, vit dans un monde non verbal, un monde de postures, de gestes, de mouvements, de micro-tensions musculaires et de variations de sons. Il évolue dans une sphère où l’olfaction et l’observation ont la primauté.
Alors que se passe-t-il quand nous parlons trop ?
LA SURCHARGE VERBALE
Elle survient quand les mots se transforment en bruit.
Beaucoup de gardiens pensent communiquer avec leur chien mais ils le saturent d’informations. Pour nous, ces phrases ont un sens, pour le chien, elles sont souvent perçues comme un flux sonore continu, une variation d’énergie souvent doublée d’une montée émotionnelle. Si en plus de cela, le prénom du chien est sans cesse répété avec les modulations de l’irritation ou de l’anxiété, le chien devient hermétique et distant.
Son cerveau traite bien le langage humain, c’est un fait documenté. Mais cette compétence requiert quand même un effort de notre part : nous montrer clairs et concis. Le chien comprend en partie de manière associative, tout comme nous lorsque nous parlons dans une autre langue : elle est toujours mieux saisie quand les paroles sont reliées au contexte. Et plus les choses nous sont dites simplement, plus elles ont un lien avec la situation vécue, mieux nous comprenons.
L’INCOHÉRENCE CORPORELLE
Elle survient quand notre posture contredit nos mots.
Même si le chien peut comprendre beaucoup de nos paroles, il lira toujours notre corps avant elles. Alors, si nous lui disons de s’arrêter mais que nous continuons d’avancer, si nous lui demandons d’avancer mais que nous restons sur place, si nous lui disons à gauche mais que notre corps est orienté vers la droite, si nous lui conseillons de rester calme mais que notre visage est tendu, si nous lui disons « pas par là » mais que nous ne changeons pas de trajectoire, etc. notre chien comprend mal. Et dans ce cas, il choisira le langage de notre corps.
La difficulté est que l’humain compensera souvent son incohérence corporelle par davantage de paroles. En somme, moins nous sommes clairs physiquement, plus nous parlons. Et si l’émotionnel s’y met, c’est encore plus complexe. La raison est que nous manquons de présence et d’ancrage.
Conserver les deux pieds dans le sol, se tenir droit mais détendu, avoir conscience de notre corps est naturel pour certains d’entre nous, mentalement fatiguant pour d’autres. Cela requiert parfois une gymnastique, un accompagnement.
LE TON = PORTEUR DU MESSAGE
Les études montrent que les chiens réagissent énormément à la prosodie, c’est-à-dire la mélodie de la voix.
Un « bravo » prononcé sans énergie n’a aucun impact. Mais avec trop d’énergie, ce « bravo » peut modifier l’état émotionnel de notre chien, car « énergie » est alors confondu avec « émotion ».
Un « eh ! » court et ferme peut modifier une trajectoire, stopper un comportement, attirer l’attention et ouvrir la voie vers une autre action plus appropriée. Mais crié avec émotion, il referme notre chien, ne lui donne pas envie de revenir, le fait fuir car alors le mot « fermeté » est confondu avec « agressivité ».
Intensité, rythme, variation et cohérence émotionnelle mettent le chien en situation de nous entendre et de nous écouter car il nous comprend.
QUAND PARLER NE RASSURE PAS DU TOUT
Nous parlons à notre chien pour combler le silence, pour nous sentir en contrôle, pour apaiser notre propre inconfort, pour humaniser la relation… Quand le silence est un élément gênant pour nous, il nous éloigne de notre chien car il nous confronte à quelque chose de brutal : la présence pure. Or, le chien est souvent plus ancré que son gardien.
Parfois, en séance, il m’arrive de sentir la gêne lorsque nous nous plaçons dans le non verbal… Le silence est malaisant pour certains d’entre nous. Mais quand on observe que le chien se montre plus attentif, quand il répond finalement mieux aux demandes qui lui sont faites, le silence devient un espace de communication et d’apaisement.
Le langage non verbal est primordial avec le chien car il est parfaitement à l’aise dans le silence. Il n’a pas besoin d’explications constantes. Il a besoin de cohérence.
LE CORPS COMME OUTIL DE COMMUNICATION
Quelques exemples assez frappants :
- Au lieu de répéter un rappel trois fois quand votre chien est de dos, attendez qu’il vous regarde, souriez-lui, et agissez différemment : reculez légèrement, ouvrez les bras, baissez-vous… Inutile de parler.
- Au lieu de crier « pas sauter » en présence d’un chien, ancrez vos deux pieds dans le sol, tenez-vous droit, ouvrez les épaules, et placez-vous de 3/4 par rapport à lui. S’il avance vers vous, changez immédiatement de trajectoire en gardant la même posture. Voilà pourquoi les chiens dont on nous dit qu’ils sautent sur tout le monde, ne sautent jamais sur nous en séance. Notre corps indique clairement que nous ne sommes pas disponibles. Et ils comprennent.
- Au lieu de marteler « tu laisses » (injonction pénible à « ne pas faire » alors que le chien veut « faire ») en continuant à vous diriger vers le chien inconnu (contradiction suprême), anticipez et opérez un changement drastique de trajectoire avec tout votre corps, pour simplement montrer à votre chien que votre intention n’est pas de croiser ce chien.
MOINS DE MOTS, PLUS DE RELATION
Le silence que nous installons crée une tension fonctionnelle et rassurante. Le chien la comprend très bien puisqu’il l’utilise naturellement pour communiquer avec les siens. Rappelons que les chiens ne se rappellent pas entre eux, ils s’observent beaucoup. Notre silence attire leur attention et donne tout son poids à notre signal quand il est prononcé.
Aussi, de notre côté, quand nous parlons moins nous observons davantage. Nous régulons mieux nos états intérieurs et devenons plus prévisibles pour notre chien. Nous gagnons en crédibilité car s’il ne nous comprend pas, notre chien aura du mal à se sentir en confiance avec nous. À partir de là, il sera difficile pour lui de nous percevoir comme un repère.
En cela, réduire la parole rend la relation plus profonde, plus animale. Et si certains parviennent à parler à leur chien sans aucun problème de compréhension de sa part, c’est sans aucun doute possible parce que leur corps exprime exactement ce qui est prononcé (souvent de façon naturelle et inconsciente).
POURQUOI EST-CE SI IMPORTANT ?
… Parce qu’il en va du leadership, cette notion si mal comprise, cet état relationnel que beaucoup de gardiens disent ne pas réussir à atteindre. La qualité du lien avec le chien ne dépend pas des mots prononcés mais de l’état intérieur qui les porte. Dans cette quête de la guidance saine (=leadership), le silence est notre allié, mais il est souvent vu comme une épreuve.
Le silence interroge, pousse à l’observation du corps, apaise, intrigue au pire… Mais il ne met jamais à mal votre image dans les yeux de votre chien. N’oublions pas que certaines lignées et certaines personnalité ont un sens très aigu du leadership. Qui bavarde, crie, s’agite et perd ses moyens dans un flot de paroles discontinu mettra forcément du temps à installer les bases sécuritaires dont le chien a besoin. Elles sont les pierres angulaires du leadership.
SOURCES
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- Human-dog communication: How body language and non-verbal cues are key to clarity — Applied Animal Behaviour Science (les signaux corporels et gestes déterminent clairement comment les chiens interprètent nos intentions et que des malentendus peuvent induire du stress.)
- Domestic dogs (Canis familiaris) recognise meaningful content in monotonous streams of read speech — étude publiée dans Animal Cognition
- Dog brains are sensitive to infant- and dog-directed prosody (certaines zones du cerveau canin réagissent plus fortement à la prosodie destinée aux chiens qu’à un discours adulte neutre, notamment aux variations de pitch et d’intonation).
- You talkin’ to me? Functional breed selection may have fundamentally influenced dogs’ sensitivity to human verbal communicative cues — BMC Biology (Démonstration que certaines races apprennent mieux à partir de communication verbale ciblée, soulignant que le discours humain peut servir d’indice directionnel, mais dépend du contexte et du signal global.)