Blanquette eut envie de rentrer; mais en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa qu’elle ne pourrait plus se faire à cette vie…

Entre peur et fascination : Le loup rebelle.

Le loup, dans la bergerie du créateur

Il est la terreur de nos contes d’enfant, une bête féroce qui dévore la chèvre de Monsieur Seguin, un pilleur qui détruit les maisons des Trois Petits Cochons, un monstre qui mange vivante la Grand-mère du Petit Chaperon Rouge… Les psychanalystes (Freud, Jung…) en font des interprétations variables mais s’accordent sur le fait que cette peur infantile (nécessaire) ne nous quittera plus. La peur du loup est profondément ancrée dans l’inconscient collectif. A l’âge adulte, l’Église prolongera le conte en exhortant ses brebis à se méfier du loup dans la bergerie du créateur. Au cinéma ou en littérature, loups-garous et Bête du Gévaudan continuent de nous renvoyer à des symboliques violentes et perturbées qui se font l’écho de cette peur première. Aujourd’hui encore, le sentiment du commun des mortels à l’égard du loup est ambigu. Entre peur et fascination, il suffit d’observer la réaction du public face au montreur de loup (qui n’exhibe en fait souvent qu’un loup hybride). Faites l’expérience autour de vous : demandez à n’importe quelle personne de votre entourage de vous donner trois informations censées sur le loup sauvage. Vous serez surpris. Certains psychologues qui travaillent sur le sujet vont jusqu’à parler d’une psychose humaine du loup. C’est comme s’il y avait une sorte de conditionnement anti-loup. L’image est forte et heurte notre inconscient. 

Pourtant aucune attaque volontaire d’un loup contre l’homme n’a été recensée durant tout le XXème siècle. Encore plus étrange, les régions où la peur est la plus ancrée sont celles où le loup a disparu depuis très longtemps. Les contes, les légendes, les fables et la religion peuvent-ils être la seule explication à ce phénomène ? Au delà de la peur se trouve la fascination. L’homme est attiré par le loup et ses mystères. Qui n’a pas lu ces histoires d’enfants sauvages élevés par une meute de loups aimante et protectrice? Le loup fascine donc l’homme mais c’est dans sa nature, l’homme a tendance à juger ce qui le dépasse. Il préfèrera par exemple penser que le loup n’attaque jamais seul car il est lâche plutôt que de reconnaître qu’il est en fait un animal profondément social et toujours solidaire de sa meute. Contrairement à l’homme et au chien qui se sont éloignés de l’état de nature pour des raisons de sécurité, le loup sauvage lui, est resté loup, un être vivant libre, indomesticable par l’homme et sans aucune concession pour lui. On reconnaîtra que ce ne sont pas les qualités que nos sociétés civilisées apprécient le plus.

Entre amitié et mépris : Le chien docile.

Docile Beagle, si malléable qu’il est le chien préféré des laboratoires humains.

Pour comprendre le parallèle que je fais entre l’homme, le chien et le loup, et analyser ainsi le comportement de l’homme envers eux, il faut remonter au paléolithique, au chien commensal. Il est l’ancêtre commun du loup sauvage et de notre chien domestique. Le chien commensal s’est auto-domestiqué. Ce sont des loups (probablement esseulés, des femelles gestantes affamées ou des individus blessés) qui se sont rapprochés des campements humains pour voler les restes de nourriture ou mettre bas les portées près des hommes et de leur feu que les autres prédateurs n’approchaient pas. Ce chien commensal, indigène, à ce stade plus proche du loup que du chien, avait encore le choix de sa liberté. Il lui a préféré le confort du mode de vie humain et par là, l’asservissement. Car l’homme a tôt fait d’asservir cet animal. Il a vite compris l’intérêt qu’il représentait pour la chasse et la garde des campements. Il a donc sélectionné les sujets les plus dociles, les moins craintifs, les moins stressés et les a reproduits entre eux… Ce sont les prémisses de l’espèce du chien domestique et la rupture définitive entre le loup sauvage et le chien. Car le chien n’est plus un loup. Ou alors, il faudrait considérer que l’homme est encore un singe. Bref, le chien s’est attaché à l’homme. Au fil du temps, il a aliéné sa capacité d’autodétermination. L’homme est devenu son maître incontestable. Aujourd’hui encore, la néfaste théorie de la dominance est si enracinée dans les esprits que si vous la remettez en cause, vous passez pour un idéaliste philosophe. Si l’idée d’une dominance de l’homme sur le chien m’est intolérable, c’est que le postulat d’une dominance de l’homme sur un animal qui s’est volontairement coupé des siens pour se rapprocher de nous, ne fait que trahir notre incompréhension de cette espèce et notre manque de bienveillance à son égard. Le chien s’est imprégné de l’homme au point de ne plus pouvoir survivre sans lui. L’homme s’auto-proclame l’espèce supérieure de cette planète mais est incapable de se mettre au niveau du chien pour l’observer et lui rendre un peu d’autonomie. La plupart des éducateurs, formateurs, vétérinaires affirment encore aujourd’hui que le chien descendant du loup, il faut se comporter avec lui comme tel. Il faut lui imposer un maître dominant, lui refuser tout privilège dans la famille, le faire travailler même s’il ne le veut pas et s’il désobéit au « chef de meute », il faut le soumettre, ce qui revient à l’humilier. La zoologie et l’éthologie modernes (et ceux qui travaillent sur leurs bases) réfutent totalement cette vision d’un autre âge. Pour les autres, il faut rabaisser le chien, dont on croit qu’il ressemble au loup, cet animal sauvage incontrôlable. Toujours est-il que contrairement au loup, le chien indigène a abandonné sa liberté pour des raisons de sécurité. Un comportement dans lequel l’homme ne se reconnaît que trop. 

Le loup et le chien : des reflets gênants pour l’homme ?

La liberté, sans concession

Pour le loup, l’homme ressent de la peur (de la liberté ?) et de la rancune. Pour le chien, il ressent de l’amitié mais le mépris est quand même là. L’un ne ressemble peut-être pas assez à l’homme, l’autre lui ressemble trop. Il faut tuer cette image de liberté insupportable dont nous avons eu peur à un moment donné de notre évolution, mais il faut aussi soumettre davantage ce chien qui recherche la sécurité. Henri de Montherlant a écrit « Nous aimons les animaux parce qu’ils ne mentent pas. C’est pour cela que l’homme les a mis en esclavage : ils lui rappelaient trop la vérité ». Cette vérité aujourd’hui, non contents de l’avoir aliénée, nous voulons la supprimer. A l’heure où la France s’apprête à déclasser le loup de son statut d’espèce protégée pour reprendre son abattage, cette phobie du loup, cette obsession tenace d’éliminer ce grand prédateur prend tout son sens.

Quant au chien, s’il n’a pas confié à l’homme tous ses secrets, s’il y a tant de phénomènes chez lui que nous sommes incapables de comprendre, c’est peut-être que l’homme n’est pas parvenu à s’en faire un véritable ami, ou plutôt, c’est que la vision humaine de l’amitié n’est pas celle du chien. Lorsque nous étions à l’état de chasseur-cueilleur, lorsque nous vivions proches de la nature, le loup était perçu par l’homme comme son égal. Il le respectait. Il suffit de penser au rapport que les Indiens entretenaient avec leur écosystème… Puis, il y a eu la rupture. Rupture avec la nature, avec les animaux, avec le loup, avec notre environnement premier. Et dans cette rupture nous avons emmené le chien, qui nous a suivi. A t-il bien fait ? Etait-ce la meilleure issue pour lui ? S’est-il perdu comme l’homme se perd dans la civilisation ? L’effet miroir est-il supportable pour l’homme ?

L’homme est devenu l’objet (et non pas le sujet) de la société dans laquelle il vit, le chien est devenu son sujet (et non pas son ami dans la plupart des cas), le loup lui, est resté libre de l’homme, mais traqué par lui. Et la traque est bien (selon le Larousse) le fait de « pourchasser afin de supprimer » (la Liberté?). 

Chasse au loup, gravure, auteur inconnu

Audrey Ventura
Comportementaliste thérapeute
Éducatrice canin
Ex-journaliste
CYNOCONSULT
Valenciennes
06 81 06 55 99

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