Ce sujet est motivé par une croyance qui a la dent dure : celle qui consiste à penser que pour faire disparaître un comportement dérangeant chez un chien, il suffit d’empêcher ou de réprimer l’expression de ce comportement. Ainsi, avec le temps, celui-ci devrait disparaître, s’éteindre. Il y a ici confusion entre l’envie et le besoin. Si une envie peut-être assez rapidement oubliée, un besoin ne le peut pas. Et, très souvent, les comportements gênants du chien répondent à des besoins logés dans des patrons-moteurs.
- Le chien veut tout poursuivre…
- Le chien veut tout capturer…
- Le chien veut tout ramasser…
- Le chien veut tout mordre…
- Le chien veut tuer des proies…
- Le chien veut contrôler les mouvements…
- Le chien veut tout protéger…
- Etc.
QU’EST-CE QU’UN PATRON-MOTEUR ?
Ce terme définit une posture ou un mouvement ou une suite de mouvements coordonnés formant un comportement (une conduite) qui se trouve naturellement dans le répertoire comportemental du chien (son éthogramme). Cela signifie que le chien n’a pas besoin d’apprendre cette conduite. Elle est innée. Par exemple, chez le chien, les différentes étapes de la séquence de chasse sont composées de plusieurs comportements qui sont autant de patrons-moteurs irrépressibles : l’orientation, la fixation, la traque, la poursuite, la capture, la morsure pour tuer, l’ingestion immédiate ou le dépeçage de la proie avant ingestion ou l’enterrement de la proie pour une ingestion ultérieure.
Cette séquence comportementale, présente chez tous les prédateurs de ce monde, est également présente chez canis familiaris, notre chien domestique. Mais à cause de la sélection des races opérée par l’homme il y a des siècles, cette séquence est devenue incomplète. Certains comportements ont été sélectionnés pour certaines races, car considérés nécessaires pour certaines activités (comme par exemple la poursuite), et d’autres ont été écartés de la sélection (comme la morsure pour tuer) car inutiles ou gênantes, tout ceci afin de faire du chien un animal domestique utile et docile, capable de remplir des missions précises pour l’homme.
Ainsi, il est essentiel de saisir qu’absolument tous les comportements du chien, qu’ils soient gênants, dangereux ou désagréables, sont bien souvent le résultat de la sélection génétique que l’homme a effectuée sur l’espèce entière. Il est donc tout à fait vain de se battre. Le salut n’est pas dans l’inhibition mais dans l’encadrement et la gestion des comportements.
Or, je vois trop régulièrement des chiens mis sous pression et des humains d’attachement au bord de la crise de nerfs, à cause :
- soit de la tentative totalement vaine d’inhiber un comportement issu d’un patron-moteur génétique.
- soit de l’interdiction que l’on s’impose d’utiliser des moyens simples permettant au chien d’exprimer sa génétique de manière acceptable pour l’humain et saine pour lui.
Il est donc devenu courant d’entendre qu’il ne faut pas :
- Permettre au chien de capturer un frisbee.
- Permettre au chien de poursuivre une balle.
- Permettre au chien et à son humain de jouer à mordre une corde à noeud.
- Permettre au chien de participer à des courses-poursuites avec d’autres chiens.
- Permettre au chien de ronger des os.
- Permettre au chien de chasser.
- Permettre au chien de protéger.
- Etc.
Quelle est la justification à toutes ces interdictions qui empoisonnent autant la vie du chien que celle de sa famille ? Ces activités seraient de nature à aggraver les comportements problématiques. C’est un raisonnement simpliste.
UN RETOUR SUR LES BASES S’IMPOSE
Si le comportement est gênant, c’est qu’il s’est déjà exprimé. S’il a pu s’exprimer, c’est que le chien en possède le patron-moteur. A contrario, un chien qui par exemple, n’a pas le patron-moteur de la poursuite de prédation, ne l’exprimera pas. Partant de là, il est indispensable de se rappeler qu’il est impossible de réprimer un comportement inné, comme il est impossible de le faire apparaître chez un chien et de le transformer en besoin.
Vouloir réprimer un comportement inné, c’est oublier la fonction première de tout comportement, qui consiste à s’adapter. En somme, si un chien se comporte d’une certaine manière, c’est qu’il en a besoin et que dans l’état actuel des choses, il ne peut pas faire autrement. Le patron-moteur s’impose au chien, il s’impose à son humain, et au reste du monde. Ainsi, le patron-moteur cherchera toujours son autosatisfaction. S’il est inhibé, c’est une adaptation de ce même patron-moteur qui s’imposera à nouveau. En gros, si vous tentez d’étouffer un comportement logé dans un patron-moteur, il ressortira de plus belle, là où vous ne l’attendiez pas. C’est un peu l’image de ce jeu d’arcade qui consiste à assommer avec un marteau la grenouille qui sort d’un trou, mais qui resurgira plus vite d’un autre trou si vous la touchez et ainsi de suite, de plus en plus rapidement. C’est drôle mais cela permet de comprendre qu’un comportement inné annihilé, c’est un comportement inné qui reviendra hypertrophié.
Voici un exemple concret : Votre jeune chien (quelle que soit sa race ou son croisement) peut (ou peut ne pas) avoir besoin de poursuivre. Ce besoin est irrépressible ou absent ou peu présent (cela dépendra de l’incidence et de l’intensité du patron-moteur de poursuite dans sa lignée). Votre chien est né avec lui (ou sans lui). Personne ne lui a mis cette idée dans la tête dans les premières semaines de vie, et personne ne lui a enlevé à la naissance, s’il en est dépourvu aujourd’hui. En d’autres termes, si votre chien ne poursuit pas le mouvement, c’est qu’il n’en a tout simplement pas l’instinct ou le besoin génétique. L’éducation que vous lui avez donnée n’y est pour rien. Le patron-moteur n’est pas une habitude apprise avec le temps à cause de vous, ou disparue avec le temps grâce à la manière dont vous avez éduqué votre chien. Ainsi donc, un chien ne peut pas devenir prédateur à cause d’une balle ou d’un frisbee, et s’il est prédateur, il le restera.
Un jour, vous constatez avec stupéfaction qu’en pleine puberté, votre chien se met soudainement à poursuivre les vélos. Vous observez qu’il ne poursuit rien d’autre que les vélos et les balles que vous lui lancez quand vous jouez avec lui. D’ailleurs, il adore ça. Il aime tellement jouer à la balle que vous vous dites que c’est à cause de vous si aujourd’hui votre chien poursuit les vélos. C’est qu’il a pris goût à la poursuite à cause de ses balles. Ou, sans penser que vous en êtes la cause, vous avez peur d’empirer le problème. Vous le rattachez, et alors même que vous aviez déjà constaté que quand vous emportez les balles en promenade, votre chien s’intéresse beaucoup moins aux vélos, vous décidez d’arrêter drastiquement tous les jeux de poursuite. Quel dommage. Non seulement vous venez de vous priver du meilleur outil pour apprendre à votre chien à laisser les vélos tranquilles, mais en plus, vous cherchez à étouffer un comportement génétique, ce qui vous place sur une voie sans issue, et un aller simple pour l’hypertrophie comportementale.
QUELLES SERONT LES CONSEQUENCES DE L’ÉTOUFFEMENT DE LA GÉNÉTIQUE ?
Votre chien ne poursuivait que ses balles et les vélos. Mais totalement privé d’exprimer un comportement ancré dans son ADN, comme l’est la couleur de son poil ou la longueur de sa queue, un jour, sans crier gare, il part à la poursuite d’un enfant qui court, sous vos yeux horrifiés. Le patron-moteur s’est adapté. Il s’agit du même comportement de poursuite exprimé par un autre moyen puisque les vélos et les balles sont désormais inaccessibles. Le besoin comportemental irrépressible (car génétique) s’est déplacé pour rechercher son autosatisfaction dans l’environnement.
Et là il est fondamental de comprendre.
- soit vous vous donnez les moyens de satisfaire la génétique de votre chien, par une activité à votre portée, menée toute sa vie de manière encadrée avec vous.
- soit vous laissez votre chien à l’oeuvre, et souvent, il s’y prendra très mal, usant des moyens présents dans l’environnement pour assouvir une génétique envahissante. Ici, les enfants, demain, tous les humains qui courent.
En résumé, si un chien qui n’en a pas la génétique, ne deviendra pas prédateur parce qu’il joue à la balle, en revanche, le chien prédateur peut apprendre avec vous à gérer ses besoins de poursuite en les réorientant par exemple sur un jeu de balle bien encadré, ou, en rencontrant régulièrement des chiens aimant les jeux de course-poursuite, avec changements de rôle et pauses bien marquées. Le besoin génétique doit être identifié, nourri de manière encadrée et structurée avant tout apprentissage en désensibilisation ou en contre-conditionnement. Il ne doit jamais être empêché, au risque que le chien devienne hors de contrôle. L’empêchement systématique des besoins naturels logés dans les patrons-moteurs peut rendre le chien obsessionnel. Il ne pense plus qu’à ça. Il s’élance sur tout ce qui se déplace alors qu’avant, il ne chassait que les vélos. Souvenez-vous de l’image du jeu du tape-grenouille… Faites sortir un patron-moteur par la porte et il reviendra par la fenêtre. C’est l’exemple ô combien désolant d’un berger qui poursuivrait sa propre queue à force de ne rien avoir à poursuivre… Oui, réprimer un comportement génétique peut aller jusqu’à la stéréotypie.
EN PRATIQUE COMMENT FAIRE ?
Il faut retenir que pour qu’un chien puisse accueillir et retenir un apprentissage, ses patrons-moteurs génétiques problématiques doivent être satisfaits avant tout ajustement comportemental, toute désensibilisation progressive ou tout contre-conditionnement opérant.
C’est un pré requis indispensable : Pour pouvoir apprendre à ne plus le faire, votre chien aura besoin de le faire.
C’est donc en partie en poursuivant des balles (mais pas n’importe comment) et ses copains-chiens (mais pas n’importe lesquels), que le chien pourra apprendre à ne plus poursuivre des vélos, voitures, joggers, enfants qui courent.
Et c’est en partie en mordant dans des os ou des balles en caoutchouc ou un tug à poignets (mais pas n’importe comment), que le chien peut apprendre à ne pas mordre ses congénères ou les humains ou à ne pas détruire son environnement.
Dans le cadre d’une rééducation suivie et cohérente, il est possible d’avoir recours à des séquences courtes de poursuite de congénères. Ces séquences de jeu devront absolument comporter des phases d’immobilité, des pauses, et des échanges de rôle poursuiveur-poursuivi. Ainsi, votre chien décharge ses besoins de poursuite et de contrôle. Il est ensuite disponible pour travailler la désensibilisation au mouvement, la réorientation spontanée et la maîtrise de lui-même.
Il est aussi conseillé d’avoir recours à des séquences courtes de jeu de balle qui comporteront à chaque fois, un début et une fin annoncés. C’est le on-off. Le lancer de balle que votre chien aime tant, va vous permettre de récompenser très judicieusement ses renoncements à s’élancer sur le mouvement ou ses réorientations spontanées. Ici, vous le renforcez à la hauteur de ses motivations génétiques, et ça vaut tout l’or du monde. Idem pour les jeux de tiraillement dans une corde à noeud. Ils devront toujours comporter un début et une fin clairs et fermes.
Un conseil d’ami : Dans le choix de la réorientation du patron-moteur dérangeant, pensez toujours à long terme. L’activité de substitution que vous allez proposer à votre chien, doit être accessible pour vous, et ceci toute sa vie. C’est pour cette raison que je déconseille aux particuliers d’avoir recours à la mise au troupeau (pour les chiens qui veulent conduire le mouvement) ou la poursuite à vue sur leurre (pour les chiens prédateurs) ou au ring (pour les chiens qui ont du mordant). Choisissez toujours un loisir simple, une activité disponible régulièrement, et surtout peu coûteuse. Ainsi vous serez en mesure d’encadrer réellement les comportements de votre chien.
En parallèle, le développement des autocontrôles émotionnels et comportementaux sera placé en priorité, et toujours travaillé en situation réelle.
Et évidemment, le chien aura quotidiennement des balades apaisantes où il pourra flairer, marquer et explorer l’environnement naturel librement.
À l’avenir si une personne vous affirme que vous aggravez les comportements de votre chien en jouant à la balle avec lui, il ne peut y avoir que deux explications :
- soit vous vous y prenez mal et cette personne constate qu’au lieu de structurer votre chien, vous l’excitez. Dans ce cas, demandez-lui comment vous y prendre.
- soit cette personne confond « besoin » et « envie ». Elle croit que le comportement de poursuite exprimé par votre chien lui passera si on lui cache ses balles et si on l’empêche de poursuivre.
Dans le premier cas, écoutez-la attentivement, dans le second cas, bouchez-vous les oreilles.
28On-Off : Dans les interactions avec le chien, il est important de lui apprendre très tôt à respecter un signal de démarrage et un signal d’arrêt qui sont en grande partie la garantie de sa stabilité émotionnelle et comportementale (autocontrôles). Dans une activité de jeu par exemple, un chien qui attend un signal de démarrage et respecte le signal de fin est un chien qui ne connaît pas la frustration de l’arrêt, du stop, de la pause et plus largement, du refus. Il sait renoncer car il l’a appris dans le jeu. Le on-off fait partie des apprentissages essentiels. Un chien qui mord un tug à poignets sur le signal « go » apprendra ainsi à le lâcher sans frustration sur le signal « donne ». Un chien qui poursuit sur le signal « va chercher la balle » apprendra ainsi à accepter sans frustration que les balles soient rangées au bout de quelques minutes. Il deviendra capable de mettre calmement un terme à une séquence comportementale de morsure ou de poursuite.