L’une des principales causes de consultation est la difficulté pour le chien à rester seul. Certains cas sont tellement aggravés qu’ils devront parfois être médicalisés, les angoisses du chien l’amenant à l’automutilation.
Pour un chiot, il est impossible de prendre avec philosophie le vide, l’absence et le silence, lorsqu’on sait que depuis sa naissance, il n’est jamais resté seul. Et il n’a jamais dormi seul.
Le noeud du problème est souvent logé dans la méthode du « tout ou rien ». Dans la majorité des cas de consultation, des congés seront pris pour accueillir le chiot comme il se doit, rester avec lui, s’occuper de lui et ne jamais le laisser tranquille, pour ensuite, repartir travailler toute la journée en croyant que les deux ou trois semaines passées avec lui auront suffi. Suffi à quoi ? À démarrer le nouveau quotidien avec une certitude : « Sans mes humains d’attachement, je ne sais pas quoi faire. C’est mon monde qui s’écroule. »
Avant d’arriver dans sa famille, le chiot était entouré de sa fratrie. Alors, à moins de vivre avec d’autres chiens adultes qui lui tiendront compagnie, il serait souhaitable de mettre à profit les congés pour lui apprendre doucement à se sentir bien, même lorsqu’on ne s’en occupe pas. L’autonomie dans le foyer est un beau cadeau à offrir à son chien et par extension, c’est un passeport pour la sérénité que nous nous accordons.
Techniquement, il n’y a rien de compliqué. Ce qui s’avère difficile en réalité, c’est de mettre une distance saine entre ce chiot et soi-même, sans jamais l’ignorer, sans jamais le sur-stimuler. Gardez cette phrase en tête : « Je veillerai sur toi, mais je te laisserai surtout vaquer à des occupations autonomes et saines, que je t’offrirai moi-même ».
Certaines personnes, d’un naturel distant et peu expressif (ce qui ne veut pas dire froid et inhumain ;-)), n’auront aucune difficulté avec le sur-attachement et le manque d’autonomie. Elles diront qu’elles n’ont connu ça avec aucun de leur chien. D’autres, d’une personnalité démonstrative et attachée diront être les éternelles « abonnées » des chiens qui ne savent pas rester seuls. Mais en vérité, le chien « devient » hyper-attaché à son gardien en fonction de la manière dont il est élevé, et de la personnalité de son gardien aussi. Le chien est un animal intrinsèquement attaché à l’homme. Il est donc inutile d’en rajouter, et essentiel d’aller vers le développement de l’autonomie et de la sécurisation personnelle.
Quand ma chienne Scarlet était bébé, j’ai fait tout ce que je pouvais pour accroître sa confiance en elle et en l’environnement immédiat, pour développer son autonomie et sa sécurisation. Aussi difficile à comprendre que ce soit, je suis passée par le fait de ne pas m’occuper d’elle à chaque instant. Je ne voulais pas qu’elle me perçoive comme son unique source de divertissement. C’est d’ailleurs un comportement qui questionnait beaucoup mon entourage. Aujourd’hui, ils observent la tranquillité de Scarlet dans son foyer, son petit côté « J’ai bien vu que tu es là. Si tu approches, je prendrais bien une caresse ou deux. Mais si tu ne viens pas, ce n’est pas grave. » Quand elle était plus jeune, on me demandait de la faire rentrer (alors qu’elle ne demandait rien). On voulait la caresser (alors qu’elle restait tranquillement à observer de loin). Je lui ai appris à se passer de moi et surtout à être bien avec elle-même quand je ne suis pas là, ou quand je suis occupée. L’ancrage sur le territoire est fort, rassurant, positif. Elle est bien chez elle, avec ou sans moi.
Voici en vrac quelques règles simples que je me suis auto-appliquée :
- Mon chien dispose d’une ou plusieurs couches à sa disposition, des lieux qui lui sont réservés, placés à divers endroits du foyer.
- Je laisse mon chiot tranquille quand je suis à la maison, surtout s’il est dans la même pièce que moi, et qu’il ne demande rien.
- Je n’exauce pas immédiatement toutes ses sollicitations : les appels au jeu, les demandes de câlins, les gémissements pour avoir un biscuit, les appels pour aller se promener, etc. Je lui apprends en même temps la patience et le renoncement.
- Si j’ai des enfants, je prends le temps de leur expliquer tout ça : leur chien sera malheureux s’ils s’occupent tout le temps de lui. Quand ils retourneront à l’école, ils vont beaucoup trop lui manquer. Voilà pourquoi il ne faut pas toujours jouer avec lui ou toujours lui faire des caresses qu’il ne demande peut-être pas. Vous éviterez ainsi la sur-stimulation et l’ennui rapide qui va avec elle.
- Je ne lui parle pas tout le temps quand je suis seul avec lui.
- Je quitte la pièce où il se trouve en fermant la porte derrière moi, et je reviens au bout de quelques secondes. Puis je recommence en partant un peu plus longtemps et je reviens. Je l’entraîne… Quand je reviens, je reste calme, je lui donne une petite caresse sous le menton s’il vient vers moi, et seulement s’il vient vers moi. Si mon chien reste là où il est, s’il dort ou s’il m’observe faire mes allers-retours tranquillement, il n’y a aucune raison d’aller vers lui. Je risquerais de créer un manque qui n’existe pas.
- Je lui donne une activité masticatoire ou du léchage de longue durée dehors (ou dans une autre pièce) quand je reçois des invités, afin qu’ils ne réduisent pas à néant le travail entamé. Donner de l’occupation à mon chien lui apprend naturellement à ne pas vouloir interagir systématiquement avec les humains, et avec le temps, à préférer ses jouets à lécher ou ses os, tout en s’imprégnant de l’agitation ambiante. Assurément, il observe, il apprend, il analyse, il s’habitue à une situation quotidienne, et c’est souhaitable.
- Je n’oublie jamais de nourrir mon chien quand je quitte la maison afin que mon départ soit agréable. Le repas sera bon et motivant.
- Je crée du silence, du vide, de la place pour lui avec lui-même dans son foyer sécurisant où ses humains d’attachement sont là et où tous ses besoins sont satisfaits. Si je suis en télétravail, je ne reste pas forcément dans la même pièce que mon chiot.
- Je travaille sur moi pour ne pas réagir à chaque « bêtise » qu’il peut faire sous mes yeux car il apprendrait qu’à chaque fois qu’il renverse sa gamelle, je me lève pour la ramasser. J’essaie donc de lâcher-prise et je gère mon environnement (c’est-à-dire que je l’organise de sorte que les dégâts ne soient pas possible = plantes surélevées, chaussures rangées, rien sur les tables basses, livres en hauteur, jouets des enfants dans un coffre, portes des armoires basses fermées, gamelles des chats sur les étagères, etc.). Mais je laisse toujours de l’occupation autonome à mon chiot.
- Quand je quitte la maison, je ne l’ignore pas. Je lui dis « à tout à l’heure » calmement. Quand je reviens, je lui dis « bonjour » et le caresse tout aussi calmement.
- Et enfin, probablement le plus important : Je pars de la maison sans lui de temps en temps, sans culpabiliser. Même si je peux l’emmener, même si j’en ai très envie, je me répète toutes les bonnes raisons de ne pas forcément le faire : Mon chien sera plus tard entraîné à rester seul. Il n’en sera pas malheureux. J’en serai apaisé. Il ne détruira rien chez moi et je pourrai l’emmener en vacances sans craindre que l’on garde ma caution.
Comme tout ce qui va sans dire va encore mieux en le disant, en parallèle, ce chiot dont on veut développer l’autonomie se verra offrir régulièrement de longues balades où il pourra explorer, flairer, pister, marquer. Il sera parfois libre de choix, de direction. C’est exactement là que vous vous montrerez très présent pour lui. On ne promène pas son chien. On se promène avec lui. On collabore dans la balade. C’est à cet instant crucial qu’il faudra maintenir le lien avec votre chien afin de l’en détourner si besoin, mais jamais systématiquement. On évitera toujours cette philosophie lassante du « tout ou rien ». Mais force est de constater que la plupart des familles font exactement l’inverse : le chien est constamment diverti dans la maison, et totalement ignoré en extérieur. On attend de lui qu’il reste attaché au groupe social. Mais il vous voit tous les jours, et vous êtes trop présent. À l’extérieur son intérêt pour vous est en chute libre. Inversez la tendance 😉
Images : Les chiots Cynoconsult et leur humain d’attachement. Antoine et Mayko, Benjamin et Trianon, Catherine et Shanel.