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Antoine et Maya

J’ai longtemps hésité avant de raconter l’histoire d’Antoine et Maya. Mais c’est avec l’autorisation d’Antoine et exceptionnellement sans anonymat, que j’écris finalement ces lignes. Je voulais leur rendre hommage. La charge émotionnelle est grande car Maya est brutalement décédée alors que sa rééducation touchait à sa fin. Après avoir travaillé des mois sur sa réactivité aux autres chiens, Antoine m’a appelée effondré pour m’annoncer qu’il l’avait retrouvée morte à son retour chez lui. Nous ne connaissons pas vraiment la cause exacte de son décès, probablement un empoisonnement ou une intoxication. Antoine n’a pas souhaité qu’une autopsie soit réalisée sur sa chienne. Il désirait lui offrir une cérémonie d’adieu incompatible avec l’intervention. 

ANTOINE ET MAYA

  • Altdeutsche Schäferhunde
  • Femelle intacte
  • 4 ans

« En désespoir de cause, Antoine va contacter une star des réseaux sociaux, un blogueur plus qu’un professionnel du chien. »

ANAMNÈSE

Maya est une chienne de berger allemand qui vit avec Antoine, son épouse et leurs deux enfants en bas-âge. Quand Antoine me contacte la première fois, il se montre méfiant à mon égard et exige des garanties. Alors qu’il souhaite travailler avec moi, son discours est froid et plutôt désagréable. Il me fait comprendre que je dois lui apporter des résultats. Je lui réponds que la rééducation d’un chien ne dépend pas que de moi et que par conséquent, je ne m’engage jamais sur des résultats mais sur des moyens. On peut rêver mieux comme première approche. Il se radoucit, s’excuse et m’explique. Une fois que l’on a entendu ce que Maya a vécu, on peut comprendre que son humain d’attachement ait du mal à faire confiance aux professionnels de l’éducation. 

Maya a été adoptée à l’âge de dix semaines dans un élevage sélectionnant sur des critères de beauté en vue de concours internationaux. À partir de ses six mois environ et pendant deux ans, Maya a pris part à des randonnées mouvementées organisées régulièrement par son éleveur. L’objectif était de « socialiser » les chiens. Une dizaine d’individus étaient présents, sans aucune sélection de profil. Les balades se révélaient agitées, toujours turbulentes. Antoine précise que Maya à l’époque, tout en étant une chienne réservée, se montrait sociable. Lors de ces rencontres canines, tout le monde était libre, sans cadre. Les chiens ne faisaient que jouer, se poursuivre, aboyer, se bousculer. Maya elle, ne jouait pas ou vraiment très peu et pas longtemps. Elle semblait mal à l’aise et restait plutôt près d’Antoine. 

Avec la répétition de ce schéma inadapté au développement serein d’un chien, Maya – une chienne timide – a d’abord développé un tempérament défensif. Ce comportement se révélant très opérant pour obtenir la paix et le respect des autres chiens, Maya a fini par devenir de plus en plus offensive. Secouer ou mordre ses congénères est devenu une habitude quand les événements ne tournaient pas comme elle le voulait. Elle se montrait intolérante, autoritaire et brutale, anticipant sans aucune raison et en toutes situations. C’est ainsi que la communication avec les siens s’en est allée et que la réactivité s’est installée. Maya ne pouvait plus être libérée car sa proactivité l’amenait à vouloir en découdre avec tous les chiens rencontrés. Antoine a donc fait appel à plusieurs professionnels. 

Une première éducatrice est rencontrée. Avec elle Antoine et Maya travaillent la marche au pied en laisse courte avec coups de sonnette à l’appui quand Maya dépasse son « maître ». Elle explique à Antoine qu’elle souhaite mettre en place un recadrage hiérarchique sur la base du fonctionnement des meutes de loup. Elle utilise une boîte à cailloux pour sanctionner Maya et lui fait peur quand elle se montre agressive envers un chien. Elle demande enfin à Antoine de poser sur sa chienne un collier étrangleur. Il refuse et part. 

Antoine contacte un deuxième professionnel qui lui donne des leçons de marche au pied sans tirer. Il lui conseille de crier, voire de hurler « NON! » quand Maya regarde un congénère, ceci dans le but de supprimer le comportement d’agression. Antoine ne terminera pas son forfait.  

Il décide, face à l’incompétence des deux premiers professionnels, de tenter de se débrouiller seul en suivant une formation en ligne sur un site malheureusement très connu du monde canin. Mais aucun conseil ne lui est donné pour comprendre et parvenir à gérer la réactivité de Maya. Les recommandations qui lui sont faites sont toutes hors sujet. En effet, mise à part sa réactivité croissante, Maya est une chienne qui collabore avec son humain le reste du temps. Leur relation est bonne et Antoine n’est pas un homme autoritaire ou brutal. 

En désespoir de cause, Antoine va donc contacter une star des réseaux sociaux, un blogueur plus qu’un professionnel du chien. Il se contentera de jeter sur Maya des boîtes à cailloux alors qu’elle est attachée court. La chienne passe son temps à être secouée. Mise au « pas bouger » alors que des chiens passent près d’elle, elle est assaillie d’ordres de base n’ayant aucun rapport avec le contexte dans lequel elle se trouve. Ses difficultés émotionnelles sont totalement ignorées. Antoine abandonne. 

Il fait appel à un professionnel « en positif » qui, une fois encore, se concentrera sur l’obéissance pure et dure, sans maltraitance certes, mais sans tenir compte non plus des difficultés réelles de la chienne. Antoine convient que l’approche est douce mais sans aucune prise en charge de la réactivité de Maya. Le temps passe. Maya conditionne de plus en plus ses colères et Antoine perd du temps et beaucoup d’argent. 

Il entend alors parler d’un éducateur « spécialiste des agressivités » tristement célèbre lui aussi, un homme qui nous revient des temps moyenâgeux pour  nous accabler de son ignorance. Il pose sur Maya un « diagnostic de dominance ». Elle serait une « chienne protectrice et régulatrice ». Pour la punir d’être ce qu’il croit qu’elle est, il lui jette des projectiles alors qu’elle est attachée, il l’étrangle. Antoine met un terme à la séance et repart avec sa chienne. 

Antoine se résout à contacter une énième professionnelle qui lui propose cette fois de plonger Maya en immersion pendant trois jours avec d’autres chiens. Antoine n’aura pas le droit de rester. Cette option n’ayant jamais été envisagée, Antoine tente l’expérience. Sans surprise Maya la vivra très mal. La nuit, elle hulule dans son box. Elle se croit abandonnée et la professionnelle rappelle Antoine pour qu’il vienne reprendre sa chienne en urgence. Maya est en effet prise de fortes diarrhées et son comportement exprime une grande anxiété. Quand il récupère Maya, il ne l’a jamais vue dans cet état. La professionnelle lui expliquera qu’elle a dû l’attacher au piquet et lui mettre une muselière. Ses chiens (malinois et pitbull) ont alors forcé l’interaction avec elle, alors qu’elle n’avait aucun moyen de s’y soustraire ou de s’en défendre. 

Lorsqu’Antoine me contacte, Maya a 4 ans et je suis la huitième professionnelle vers laquelle il se tourne. 

Il a entendu parler de moi, comme des autres professionnels qu’on lui a conseillés avant moi. 

Il sait comment je travaille, tout comme les autres éducateurs qui lui ont soutenu qu’ils auraient des résultats. Or, je refuse de lui faire des promesses.  

Il connaît ma page, comme celle des autres professionnels présents sur Youtube, Facebook ou TikTok dont la vitrine n’est pas fidèle à la vérité. 

Antoine est désabusé. Mais qui ne le serait pas ? D’autant que c’est un miracle qu’entre-temps sa chienne ne soit pas devenue réactive aux éducateurs canins. Il me rappellera pour finalement prendre rendez-vous. 

COMPTE-RENDU DES COMPORTEMENT CANINS ET HUMAINS À L’ISSUE DE L’ÉTUDE DE COMPORTEMENT
  • Sont exprimées des agressions de distancement proactives avec aboiements sur tous les chiens croisés en promenade. 
  • Maya déclenche à vingt mètres à la vision d’un chien, même s’il l’ignore. 
  • Elle n’a aucune tolérance au grognement de son congénère. Maya l’agresse immédiatement. 

L’analyse vidéo révèle que :

  • Maya est déjà accoutumée au port de la muselière. 
  • La réactivité de Maya retombe aussi vite qu’elle la submerge. Quelques mètres d’éloignement suffisent pour qu’elle retrouve son calme auprès d’Antoine. 
  • Maya déteste par dessus tout les chiens vifs et volontaires qui lui proposent des postures de jeu à répétition. D’après Antoine, elle se montre très réactive avec les chiens de type berger qui bougent beaucoup. L’intensité de sa chienne est plus basse si le chien est de nature calme. 
  • Antoine est un homme tranquille et patient, qui connaît bien sa chienne. Il ne perd pas la maîtrise de lui-même quand elle explose de colère. Les détails qu’il donne sur elle Maya sont inestimables pour celui qui sait les écouter. C’est autour de ces informations précieuses que Maya sera rééduquée. 
ANALYSE COMPORTEMENTALE
Réactivité – proactivité

Les mauvaises expériences liées à des rencontres inadaptées ont sensibilisé Maya doucement, mais sûrement. Elle a des croyances erronées autour des chiens de bergers avec lesquels elle a subi des situations de harcèlement. Maya est une chienne née timide, avec des besoins naturels de distance. Elle aurait dû être accompagnée par des chiens matures et posés, lors de balades calmes basées sur l’exploration sereine de l’environnement. Or, elle n’a quasiment été confrontée qu’à des milieux rapides et tourmentés qui l’ont empêchée d’observer, de gérer ses émotions et de communiquer. Elle s’est construite avec les mauvais codes sociaux. Elle est devenue intolérante. Maya se comporte aujourd’hui avec les moyens qu’elle connaît, ceux avec lesquels elle a grandi et qui lui ont permis de s’adapter. À nous de lui en faire expérimenter d’autres afin de l’aider à se forger un nouveau tempérament, dans la confiance et le respect. 

GESTION COMPORTEMENTALE ET RÉÉDUCATION

L’objectif est de replacer Maya dans l’apaisement. Les congénères seront gardés à bonne distance puis, selon ses progrès, à distance rétrécie. Sur le terrain d’entraînement, sa capacité à interagir de manière rapprochée et pacifique sera étudiée progressivement. Dans le quotidien direct, les moyens sont donnés à Antoine de mieux gérer sa bergère. Une distance systématique de 25-30 mètres est donc placée entre Maya et les autres chiens croisés. Antoine va apprendre à s’éloigner de ce qui la perturbe plutôt que de s’en approcher, en croyant l’y habituer. Le changement de comportement humain vise à augmenter la confiance de Maya en son gardien, à l’extérieur de chez eux. Les chiens seront donc observés à distance, là où Maya n’éprouve plus le besoin de se battre pour sa zone personnelle. 

Un travail de précision basé sur le conditionnement opérant* est engagé pour renforcer les comportements de détournement de regard, de tête, de poitrine des déclencheurs (les chiens) ou les demis-tours de Maya vers Antoine (lâcher-prise). Antoine ne connaît pas le clicker. Les fondamentaux lui sont donc enseignés (NDBP = Lire « Les fondamentaux du clicker-training et la philosophie positive d’éducation » dans Le chien, cet animal qui nous échappe du même auteur). 

1- Conditionnement classique* (Pavlov) = Il s’agit d’entraîner Maya à associer le « click » à une récompense exceptionnelle (fromage, saucisse, jambon, saucisson, etc.). On clicke une seule fois et on donne une récompense. On répète l’opération plusieurs fois de suite, calmement. L’exercice est réalisé dans la maison, dans des pièces différentes, dans le jardin, à l’extérieur du foyer, partout. Cette étape est primordiale. Ce stimulus neutre qu’est le son du clicker doit, grâce aux renforçateurs (ou récompenses), devenir agréable, source de plaisir. Maya doit réagir positivement et l’on pourra constater que lorsqu’elle entend le « click », elle tourne la tête vers Antoine et vient prendre sa récompense dans la joie. Au bout de quelques jours, Antoine peut passer à la phase suivante. 

2 – Conditionnement opérant* (Skinner) = Le son du clicker va désormais être associé à un nouveau comportement que l’on souhaite renforcer et apprendre à Maya. Le « click » sera donc produit précisément quand elle exprime le comportement de « détourner la tête du chien » ou de « faire demi-tour vers Antoine » (par exemple). S’il clicke, Maya est récompensée. Antoine devra constater que l’incidence des comportements souhaités augmente parce qu’ils deviennent opérants pour Maya. Les comportements recherchés seront systématiquement marqués au clicker et renforcés avec des appâts de très haute qualité ou une petite séquence de jeu basée sur le « on-off* ». 

Les chiens qui ont participé à la rééducation de Maya ont été scrupuleusement sélectionnés sur leur mode de communication, leur personnalité, leur race. 

Le choix de ces chiens qui facilitent la reprise de la communication intraspécifique est l’essence même de la rééducation sur la réactivité aux congénères. Il n’y a pas de hasard et la tâche est complexe autant qu’elle est précise. Ce travail ne consiste pas à provoquer des rencontres pêle-mêle, ni à envoyer des malinois sur un chien muselé et tenu en laisse courte au bord d’une route. Ici, nous sommes dans le contrôle de tout (à l’exception du chien à rééduquer). Quel type de chien ? Quelle personnalité? Quelle communication ? Quelle distance d’approche ? Qui interviendra d’abord, ensuite, enfin ?  De quelle manière ? À quel moment ? Etc… Autant de questions que nous nous posons en amont des séances. L’objectif est de mettre toutes les chances du côté du chien et de son humain. À défaut d’obligation de résultat, nous mettons tous les moyens en œuvre pour que cet être émotif trouve des solutions pour agir autrement qu’en agressant. C’est l’unique manière de travailler la réactivité aux congénères si l’on veut se montrer respectueux de l’animal. Ne croyez personne qui tentera de vous faire croire le contraire. Respect et violence ne peuvent exister de concert. 

Dans un premier temps, il n’est pas envisageable de présenter des chiens de berger à Maya. Par ailleurs, Maya se trouve parmi les grands gabarits de bergers allemands. Le critère de la taille est donc important pour mettre tout le monde en sécurité. Tant que la chienne ne fait pas de progrès, il n’est pas question de lui présenter des chiens de gabarit inférieur au sien. 

La rééducation de la réactivité aux congénères de Maya n’aurait pas pu être menée sans : 

  • Nouki, (chienne d’Isabelle – 4 ans), une akita inu dont j’ai supervisé l’éducation à partir de six mois. Nouk est une chienne aux abords froids et distants, avec laquelle on ne devient ami qu’au fil du temps. Elle ne joue qu’avec les chiens qu’elle connaît bien. Elle affiche souvent une attitude de désintérêt pour l’agressivité et pour les chiens qui ne sont pas ses amis. Nouk ne connaît pas l’intoxication sociale. Par principe, les chiens l’intéressent peu. Ainsi, elle n’invite pas au jeu, ne s’impose pas et communique à distance. Elle se déplace lentement. 
  • Obiwan, (chien d’Émilie – 3 ans), un golden retriever éduqué dès l’arrivée dans sa famille. Obi est un chien débonnaire et respectueux de la communication des autres. Il fait des approches lentes et n’hésite pas à battre en retraite s’il estime que c’est trop tôt. En cela, c’est un bon baromètre. Il se montre toujours protocolaire et sa communication est limpide. Il est l’essence même du pacifisme et de la non réactivité. C’est un chien vraiment calme, plein de délicatesse. 
  • Loki, (chien de Charles – 3 ans), un croisé alaskan x sibérien dont la réactivité aux humains a été rééduquée sous ma supervision. Loki est un chien qui recherche la compagnie de ses congénères. Il est facétieux et communique par le jeu, sans insister. Il fait ses appels au jeu à distance. Il diffuse beaucoup de joie autour de lui et parvient souvent à convaincre, sans jamais harceler. Il a l’avantage de pouvoir ré-apprendre à Maya les appels au jeu, sans avoir l’inconvénient du berger qui voudra poursuivre. 
  • Mowgli, (chien de Cathy – 5 ans), un sharpei aujourd’hui décédé, qui a suivi avec son humaine quelques séances basées sur le renforcement de la relation. Mowgli se déplace très lentement et ne joue quasiment pas. Il communique à distance mais souvent, il préfère rester dans l’exploration du sol. Il n’est pas particulièrement en recherche d’interaction. Il aime se promener tranquillement, sans déranger personne. Maya va pouvoir l’observer sereinement. 

Les bergères qui interviendront dans un second temps et sous réserve des progrès de Maya sont : 

  • Maya, (chienne d’Alice – 3 ans), une chienne de berger blanc suisse adoptée à l’âge adulte et dont j’ai coaché la construction du lien avec son adoptante. Maya est entourée d’une aura particulière qui n’échappe pas à certains chiens. Elle n’a pas besoin de s’imposer. Elle est juste là. Elle communique par le jeu et l’évitement. Elle n’insiste pas et se montre respectueuse du refus des autres. Elle ignore ou évite totalement le conflit. C’est une chienne dont la compagnie est recherchée par ses congénères. J’ai pu l’observer souvent, notamment lorsqu’une chienne aussi sélective que Nouki devient rapidement amie avec elle. Même si tous ces adjectifs ne décrivent pas un comportement à proprement parler (et j’en ai conscience), ils expriment assez bien l’attitude générale de cette chienne formidable. 
  • Olga, (chienne de Christelle – 3 ans), border collie prise en charge immédiatement à l’âge de 2 mois. Olga fait ses approches au ras du sol dans la démarche typique du border. Elle est pleine de postures d’immobilisme passif et détendu. (NDBP : proposition de la posture couchée sur le dos, queue souple et relâchée) C’est une chienne qui ferait tout pour être adoubée par les autres. Elle n’hésite pas à se retourner, à exhiber son ventre, immobile et tête détournée. Ce comportement lui permet de désamorcer les tensions, à la manière des chiots. D’une intelligence redoutable, elle a le don de simuler ou d’endormir la méfiance des chiens pour ensuite, se faire fermement respecter.
  • Ola, (chienne de Sylvestre – 3 ans), une chienne de berger australien éduquée dès son plus jeune âge et dont les relations avec ses congénères restent détachées. Ola ne poursuit pas et n’aime pas être poursuivie. Elle sait faire respecter ses demandes d’arrêt ou de distance. Elle est très indépendante, tout en étant parfaitement sociable. Sa communication est aussi ferme que pacifique. 

Le travail détaillé ci-dessous s’est déroulé progressivement, sur plusieurs mois. Tout ne peut être restitué, il faudrait pour cela un livre entier. Toutefois, voici une synthèse des étapes majeures et circonstanciées, celles qui ont formé la trame principale de la rééducation de Maya. 

Maya et Antoine ont été placés dans un enclos de 2500m2 dans lequel la chienne a pu observer Nouki et Mowgli, deux chiens qui évoluent lentement à l’extérieur de l’enceinte. Pour comprendre la configuration des lieux, deux pâtures se jouxtent. L’une est clôturée et réservée au « chien en travail » et l’autre permet aux chiens intervenants de se déplacer tranquillement. À ce stade initial, les chiens sont à trente mètres de distance. Maya est libre et démuselée puisqu’elle est seule avec Antoine et moi dans l’enclos. Le clicker ayant été bien amorcé en amont lors d’une autre séance, Antoine renforce tous les choix de Maya qui consistent à détourner le regard, à revenir vers lui, à le suivre, bref, à se désintéresser des chiens sans aboyer au grillage. 

Maya est aidée par le comportement naturel de Nouki et Mowgli qui ignorent ses provocations et ses allers-retours au grillage. Elle finit par se lasser pour adopter des attitudes plus saines que l’on peut renforcer. Une phase d’observation commence alors et avec elle, un début de communication à distance avec Nouk, immobile. Les deux chiennes s’observent mais Maya se déplace beaucoup et grogne. Nouk finit par lui tourner le dos pour s’assoir face à son humaine, Isabelle. Maya revient donc vers Antoine plusieurs fois (click+R), pour finir par rester près de lui. (NDBP : click+R = click + renforçateur). 

Les déplacements en liberté dans l’enclos reprennent désormais en longe. Maya s’intéresse à Mowgli, qui marche la truffe enfouie dans le sol. Elle se montre curieuse de ces deux chiens qui ne lui manifestent que peu d’attention. Elle est incontestablement plus calme. Elle a donc toute la place pour systématiser des renoncements, des demi-tours vers Antoine et des changements de direction spontanés, alors qu’elle est en longe. Nous diminuons doucement la distance et les croisements démarrent. L’objectif est de maintenir l’absence de stress émotionnel grâce à la gestion environnementale*. (NDBP Approche développée par Grisha Stewart de l’Academy of Dog Training and Behaviour ayant pour objectif de soutenir le chien dans ses émotions, et de développer sa confiance en lui dans l’environnement, en réduisant le niveau de stress et de stimulation et en pratiquant la gestion environnementale totale. Le résultat est la diminution progressive de l’incidence et de l’intensité des réponses logées dans la peur ou l’agressivité). Maya reste détendue, elle écoute Antoine et ne réagit presque pas. Il renforce. Lors des croisements, des langues passent, des yeux se détournent, des queues se baissent et se mettent à remuer de manière souple. 

Les séances suivantes ont consisté à faire rentrer les chiens dans l’enclos, chacun leur tour. Les chiens que Maya a déjà rencontrés à distance sont mis en longe, afin de contrôler leurs déplacements. Maya est muselée pour des questions de sécurité. À ce stade, le travail consiste pour Antoine à longer les clôtures internes, dans la suite de Nouk et Mowgli, afin de permettre à Maya de récolter leurs odeurs. Par l’olfaction, nous apportons à Maya des éléments d’information tangibles sur les chiens qui viennent d’entrer. Âge, sexe, taux d’hormones, personnalité, état de santé… Grâce à son flair exceptionnel, le chien a accès à une tonne de précisions qui nous échappent. Il faut garder cela à l’esprit à chaque instant car la prise d’odeurs les aide réellement. Toutes ces indications replacent Maya dans la communication avec ses congénères, à distance et dans la pleine confiance. Ces étapes ont été réitérées lors de séances ultérieures avec Obiwan et Loki. 

Maya parvenant à se calmer rapidement de séance en séance, et à communiquer de mieux en mieux à distance (détournements de tête, pourléchages, immobilisme de plus en plus exprimé, marques de désintérêt, etc.), nous avons décidé d’initier les présentations rapprochées. Pour la première fois, c’est Nouki et Isabelle qui entrent. Après avoir observé Nouk et communiqué avec elle à distance; après avoir pris ses odeurs au sol et réalisé des croisements détendus, Maya va désormais pouvoir l’approcher librement. Les deux chiennes sont libres de leurs mouvements mais Maya reste muselée. Je connais les chiens avec lesquels je travaille, aucun ne répondra par la morsure si Maya devait le charger. 

Nouk, parfaitement immobile, laisse Maya venir lentement jusqu’à ce que cette dernière finisse par se raidir, queue très haute avec piloérection. Elle amorce une approche brutale à laquelle Nouk répond par un grognement féroce, toutes dents sorties, en mode « akita pas d’accord ». Cette exhibition radicale des armes a pour effet de stopper net les velléités de Maya, à deux mètres de Nouki. Moment suspendu. Que va faire Maya ? Déstabilisée, elle se détourne dans un léger gémissement et regarde Antoine à quelques mètres d’elle. Je lui demande de rappeler doucement sa chienne pour récompenser ce focus sur lui. Maya vient d’exprimer beaucoup de respect face à la demande de distance de Nouki. Elle allait charger si Nouki ne l’avait pas arrêtée par une communication sans ambiguïté. Antoine n’en revient pas que sa chienne se soit abstenue. « Est-ce que cela veut dire qu’elle comprend ? », me demande-t-il. Cela veut non seulement dire qu’elle comprend que Nouk ne tolère pas son approche mais en plus, elle apprend qu’elle peut agir de la même manière quand elle ne souhaite pas d’interaction, plutôt que d’agresser systématiquement.

Nous faisons une pause de quelques minutes à distance de Nouki mais au cours de laquelle Maya à la possibilité de continuer à l’observer. Une chienne comme Nouki pose immédiatement le cadre. Ce qui apparaît ferme devient vite rassurant pour les chiens comme Maya, car des limites leurs sont posées intelligemment, sans brutalité ni maltraitance. Nous marchons dans l’enclos et au bout de quelques minutes, Maya décide de faire une lente, très lente approche en courbes et en détours vers Nouki. À l’observation, on comprend qu’elle attend que Nouk lui tourne le dos pour oser aller la renifler. Maya est intimidée. Nouki ne bouge pas et la laisse sentir son arrière train. Maya prend son temps et la prise d’odeurs dure. Elle laisse Nouki faire la même chose. Puis les deux chiennes se séparent cordialement. 

Fin de la séance. 

Lors d’une autre session, c’est ensuite Loki et Charles que Maya a côtoyés après avoir longuement observé des phases de jeu entre Loki et les autres chiens (qui se connaissent tous). Les étapes préliminaires (observation et communication à distance, approche progressive, croisements, prise d’odeurs au sol dans l’enclos, etc.) sont toujours respectées pour chaque chien et à chaque leçon. Loki est un mâle entier de trois ans. Plus malamute que husky, c’est un gabarit fort, peu impressionnable et pas conflictuel pour deux sous. Il est joyeux mais son humeur légère ne s’exprime pas comme celle d’un chien de berger. Il n’est pas facilement excitable ou particulièrement épris de courses-poursuites. Ses conduites, attitudes, postures et sa communication sont vraiment typiques des grands chiens nordiques. Lorsque nous détachons les chiens, Loki s’avance tout de suite vers Maya par de petits sauts ponctués de pauses. Maya ne bouge pas et reste près d’Antoine, un peu raide. Loki fait des appels au jeu à distance entrecoupés de sauts de cabri et de légers balancements de tête de gauche à droite. Le spectacle vaut le détour. Ce chien est rarement dans l’évitement, ce qui favorise le calme. En effet, si Maya le poursuit, j’ai peur que ce ne soit pas pour jouer. Mieux vaut éviter. « On dirait qu’il n’ose pas approcher», me dit Charles. Il prend effectivement beaucoup de précautions car il voit bien que Maya est statique et tendue. Je demande à Antoine de s’éloigner de sa chienne sans rien dire pour l’inviter à bouger. Le déplacement aide toujours le chien à gérer ses émotions. Maya marche alors près d’Antoine en regardant Loki qui continue ses appels au jeu sur place. Avec le distancement, Maya se détend et Antoine s’arrête à nouveau. Ils regardent tous les deux Loki s’approcher, pour rester finalement posté en courbette immobile, toujours à distance. Cette fois-ci, Maya avance. Elle redevient raide et se poste au-dessus de lui pendant deux secondes avant de relâcher la pression. Elle se penche un peu, détend sa queue, laisse Loki (toujours à demi couché) lécher sa muselière. Il se redresse vivement, dans un petit saut. Les queues deviennent joyeuses. Le conflit est désamorcé. Nous les laissons ensemble quelques minutes mais Maya revient vite se coucher près d’Antoine. La séance se clôt par une discussion légère durant laquelle Maya reste tranquille et désintéressée, en présence de Loki.  

Fin de la séance. 

Entre les séances, Antoine m’informe que les comportements de Maya se modifient à vue d’oeil au quotidien. Elle ignore assez facilement les chiens qu’elle croise et il constate que les distances se réduisent d’elles-mêmes. Elle ne sera jamais une chienne « joueuse » mais au moins, elle tolère mieux les autres, ce qui rend les promenades plus agréables. Sur mes conseils, Antoine et elle se sont inscrits à des sessions de mantrailing*, ce qui leur permet de pratiquer ensemble une activité qui les sort un peu de la rééducation. 

Après Loki, Maya va pouvoir rencontrer Obiwan. C’est un golden retriever entier de trois ans dont les approches lentes et délicates permettent de réinstaller de la communication avec les chiens réactifs difficiles. Il est ultra-pacifique. Il s’appelle Obiwan mais il aurait du porter le nom de Yoda. Nous le détachons après avoir respecté toutes les étapes préliminaires. Maya communique de mieux en mieux. Une fois détachés, les chiens se toisent du regard et Obiwan se couche immédiatement, menton posé au sol entre les pattes avant. Il ne bouge plus. La balle est dans le camp de Maya. La bergère poursuit son approche mais elle n’est pas détendue. Allongé dans l’herbe en position de grande politesse, Obi ne moufte pas et je me demande si Maya comprend ses intentions. Trop tard. Quand elle arrive trop vite, Obiwan se relève et Maya le boxe de la muselière. Surpris mais pas décontenancé, il se poste de biais et s’immobilise, tête et oeil détournés. Malgré les grognements de Maya, Obi ne moufte pas d’un millimètre. Lorsqu’elle cesse de grogner et se détend un peu, Obiwan amorce un demi-tour pour rejoindre sa gardienne. Maya allait le charger par l’arrière mais avant qu’elle ne s’exécute, Obi se retourne vers elle en aboyant. « Ça suffit ! Je ne suis pas content ! » est exprimé dans une vocalisation bien ronde de mâle irrité. Saisie, Maya se stoppe net et regarde ailleurs, passe la langue, cherche Antoine des yeux. Obiwan repart. Il se retourne une dernière fois en direction de Maya qui s’apprêtait à recommencer. Mais cette fois-ci, le regard d’Obi a changé et Maya l’a bien perçu. C’est un chien qui s’exprime beaucoup par l’expression de ses yeux et l’intensité du regard. Maya décidera elle-même de cesser ce comportement inacceptable. Les autres séances se dérouleront plus calmement. Avec Obiwan, Maya a appris une posture qu’elle ne connaissait manifestement pas : la présentation tapie au sol, menton posé entre les pattes. 

Nous comprenons au fur et à mesure à quel point Maya a besoin d’un cadre ferme et rassurant pour pouvoir bien se comporter. Si elle ne trouve pas les limites chez l’autre, elle fait de mauvais choix. Après avoir revu certains de ces chiens de manière posée et constructive, nous décidons d’entamer la reconstruction de ses relations avec les chiens de bergers. Savoir quelle chienne interviendrait la première a été un gros casse-tête pour moi. J’ai peur que Maya entre en compétition au lieu de communiquer. Certaines de ces bergères sont de grandes protectrices de ressources, à l’image de pas mal de chiens du groupe 1. Elles ont de fortes personnalités et à ce stade, je crains de gâcher les progrès que Maya a accomplis. 

J’opte finalement pour Ola, une femelle « aussie » intacte, suffisamment forte mentalement et claire dans sa communication pour ne pas se laisser déborder par une chienne de la taille de Maya. Ola aime rencontrer des chiens, à condition que l’interaction se limite à un « bonjour » exprimé dans les règles de l’art et que chacun reprenne sa route ensuite, sans agitation ni phase de jeu obligatoire. Elle aime explorer l’environnement et profiter seule de ses balades, même en présence de congénères. Elle se montre souvent froide et ferme avec eux, jamais injuste ou brutale. Après avoir passé les préliminaires habituels, Ola entre. Le rituel avec elle est toujours le même depuis toujours. Quand elle pénètre dans l’enclos, je reste sa motivation première. D’abord elle vient me saluer dans une déferlante de plaisir et ensuite elle s’occupe du reste. Elle ignore donc superbement Maya qui la voit traverser la pâture sans la regarder. Maya observe cette explosion de joie à mon égard sans en perdre une miette. Je mets rapidement un terme aux habitudes ancrées d’Ola, et m’éloigne afin que Maya conserve toute la place. Mais Ola continue de l’ignorer superbement. Elle prend les odeurs dans l’enclos, une mine d’informations en tous genres qui l’intéresse toujours beaucoup. Ola se rapproche mais se déplace la tête dans le sol, sans jamais prêter attention à Maya qui l’observe en avançant. Quand Ola se comporte de cette manière, je me demande toujours si elle le fait exprès. Cette conduite ressemble à un comportement substitutif* d’un gêne occasionnée. Je pense en vérité qu’elle sait exactement ce qu’elle fait : elle fait semblant de ne pas avoir vu Maya. C’est alors que la demoiselle, dont la confiance augmente à mesure qu’Ola garde la tête baissée, arrive frontalement. Elle est immédiatement stoppée et surprise par une charge ferme et sans contact d’Ola, qui ré-installe la distance « illico presto ». Ainsi avec elle, la séance a consisté en une leçon de respect des limites et en une récolte des odeurs d’Ola. Lors de cette session, Ola n’a pas laissé Maya l’approcher à moins de deux mètres. Je sais qu’au fur et à mesure, elle se montrera moins intransigeante. Quand ? Lorsqu’elle constatera que Maya se présente mieux. Selon ma vision des choses, c’est toujours le chien intervenant qui décide comment il va gérer sa rencontre avec le chien réactif qu’il rencontre. Je commente, j’explique, je donne des conseils à Antoine pour que Maya vive la séance au mieux, mais en aucun cas je ne dis au chien intervenant ce qu’il doit faire. Dans ce travail, il joue un rôle de facilitateur de la communication canine. Il serait totalement absurde de faire appel à lui, pour finalement le diriger. L’essentiel est pour nous que Maya ait fini par accepter les limites imposées par Ola, sans colère ni frustration. 

Maya a ensuite rencontré Olga, un sacré phénomène. Olga est une chienne border collie suffisamment intelligente pour se faire passer auprès des chiens réactifs pour plus docile qu’elle ne l’est réellement. Lorsque le chien est trop gros ou trop grand ou trop impressionnant à ses yeux, Olga exagère la politesse. Elle rase le sol et se retourne sur le dos, ventre à l’air, dans une posture on-ne-peut-plus détendue. Elle reste immobile, à la manière des chiots qui cherchent l’approbation. Conduite immature ? Peut-être. Mais ça marche. Elle désamorce immédiatement le conflit grâce à d’improbables postures de soumission offertes spontanément. Pourquoi improbables? Parce que nous la connaissons bien. Une fois parvenue à ses fins, c’est une commandante en chef. Cependant, au départ, elle amadoue le chien et va chercher l’adoubement auprès de lui. C’est exactement de cette manière qu’elle est parvenue à modifier l’humeur de Maya à son avantage. C’est avec Olga que la bergère a le plus communiqué avant d’être recadrée plusieurs fois par cette même petite border qui s’était pourtant montrée si disciplinable.  

Maya « La Noire » (la bergère allemande) a finalement rencontré Maya « La Blanche » (la bergère suisse). Les appels au jeu de Maya « La Blanche » n’ont pas été suivis par Maya « La Noire », visiblement impressionnée par les déplacements souples et rapides de sa congénère. Il n’est pour l’instant pas question que la bergère suisse la poursuive. L’Allemande se sent menacée. La bergère suisse n’est pas insistante dans ses demandes. Elle a vite abandonné ses invitations au jeu pour ne conserver que les comportements d’évitement, provoquant la poursuite de Maya « La Noire ». Une relation à sens unique que la Suisse a rapidement fait cesser en montrant les crocs. La prise d’odeurs et le contact respectueux ont fini par avoir lieu. Une entente cordiale s’en est suivie et la relation ne demandait qu’à se développer quand Maya est décédée. Antoine et moi étions sur le point d’entreprendre des balades avec chacun des chiens lorsqu’elle nous a quittés. Le choc a été violent pour les bénévoles qui ont participé à sa rééducation. Le sentiment de révolte et de gâchis est gigantesque. 

Dans les mois qui ont suivi, Antoine m’a recontactée pour m’annoncer qu’il souhaitait me confier l’éducation de son futur chiot altdeutsche shäferhunde, un mâle cette fois-ci, dont l’adoption est déjà réservée. À l’heure où j’écris ces lignes, des semaines se sont écoulées et Mayko est sur le point d’arriver dans sa nouvelle famille qui l’attend avec impatience. J’ai hâte moi aussi de le rencontrer. Jamais nous n’oublierons Maya, mais il faut bien avancer. C’est donc avec une photo d’Antoine et Mayko que nous avons décidé ensemble de clore l’histoire de Maya. 

(Extrait de “Mon chien, mon coach et moi”)

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(mensuelle)

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