EXTRAIT DU LIVRE
Le livre « Le chien, cet animal qui nous échappe », d’Audrey Ventura est disponible ici

Consultation pour un golden retriever excédé, qui a pincé le front du petit dernier, étude comportementale pour une famille qui constate que son border collie « devient fou », analyse pour un akita qui a éviscéré le mouton des voisins, consternation générale face à un jack russel qui clappe des mouches invisibles ou chasse les rayons du soleil, état de choc pour les humains du beauceron qui a manqué de passer sous les roues du tracteur qu’il a tenté de capturer, consultation vétérinaire pour un malinois bloqué dans l’hypervigilance…

Etc. Etc. 

Cela n’en finit plus, comme une loi des séries. Des études inscrites au tableau noir. 

Mais ensuite, on se pose, et on réfléchit vraiment à tout ça. 

Le problème n’est pas toujours le chien. L’écueil n’est pas seulement la sélection génétique des races sur des compétences devenues aujourd’hui désuètes. Ce serait trop simple. 

Le souci, c’est aussi notre difficulté à nous informer avant de prendre une décision qui va impacter une décennie durant, notre famille, nos enfants, et ce chien qui ne nous demande rien. Combien de temps avons-nous réfléchi avant de l’adopter ? Vraiment ? Que connaît-on de sa race, de sa lignée ou de son croisement ? Avons-nous réellement les moyens de subvenir à ses besoins génétiques ? 

Le chien a des besoins à assouvir – des patrons-moteurs génétiques – et bien souvent, ces besoins sont intimement liés aux compétences particulières sélectionnées dans sa race par l’homme lui-même. Alors oui, parfois, il y a des exceptions, des chiens moins exigeants, plus « gérables ». Il paraît même que des chiens naissent sans aucun instinct, sans besoin, sans patron-moteur inhérents à leur race bergère ou chasseuse ou protectrice. S’il s’agit du vôtre, tant mieux, vous avez eu de la chance. C’est rare. La majorité du temps, le chien de race ou le chien croisé de plusieurs races, aura des besoins génétiques logés dans la sélection artificielle. Si nous n’y sommes pas préparés, nous serons déçus, et nous courrons à la catastrophe parfois. 

Quand nous achetons un border collie, un berger ou bouvier australien, bref un chien sélectionné aux origines par l’homme pour la conduite de son troupeau, rappelons-nous qu’il est conçu pour réagir au mouvement, le poursuivre, le stopper, le diriger. Si nous adoptons ce chien, ne lui demandons pas d’être imperturbable face à l’agitation de l’environnement. S’il n’a pas de troupeau à conduire, ne nous étonnons pas de le voir troupeauter nos enfants, ou les poursuivre. Un chien de troupeau est fait pour gérer des brebis plusieurs jours par jour, pour rendre service à son berger, dans de grands espaces naturels où ses besoins d’espace sont assouvis. 

Quand nous achetons un berger allemand, un malinois ou un Montagne des Pyrénées, bref un chien sélectionné aux origines par l’homme pour la protection de ses biens ou de son troupeau, rappelons-nous qu’il est conçu pour se méfier, alerter, menacer, défendre, protéger. Le patou est un berger capable de se mesurer au loup, aujourd’hui encore. Si nous adoptons ce type de chien, ne lui demandons pas de se taire pour ne pas déranger nos voisins, ou d’aimer tous les inconnus qui passent devant chez nous. S’il n’a aucune mission à remplir, si ses besoins d’espace sont méprisés, si la dépense physique n’existe pas pour lui, ne nous étonnons pas de le voir aboyer et monter la garde à longueur de journée de manière obsessionnelle. Un chien de protection n’est pas fait pour aimer tout le monde, et ne rien faire de sa vie. 

Quand nous adoptons un labrador, un golden retriever ou un chien d’eau portugais, bref un chien sélectionné aux origines pour le rapport à l’homme et le travail à l’eau, rappelons-nous qu’il est conçu pour plonger, nager, rapporter le gibier, adorer l’eau et la boue. Si nous adoptons ce chien, ne lui demandons pas de ne rien ramasser en balade, et d’être toujours bien propre, bien sec et exemplaire. S’il ne nage pas, ne se défoule pas et n’a rien à rapporter, ne nous étonnons pas de le voir déprimer, désobéir, vous fuir ou vous mordre. Un chien de rapport de gibier n’existe pas pour jouer les nounous avec nos enfants.  

Quand nous achetons un teckel, un fox terrier ou un jack russel, bref un chien sélectionné aux origines par l’homme pour la chasse au blaireau et au renard, rappelons-nous qu’il est conçu pour localiser précisément la proie avec ses aboiements, débusquer et faire face à des animaux souvent agressifs. Si nous adoptons ce chien, ne lui demandons pas d’être docile et de se satisfaire d’une vie de salon. S’il n’a pas d’exercice à faire, ne nous étonnons pas de le voir se rebeller, nous tenir tête ou passer son temps à aboyer. Un chien de terrier peut se montrer cabochard et têtu, oui, car il en faut de la ténacité pour se mesurer à un blaireau ou à un renard. 

Quand nous achetons un staffie ou un amstaff ou autre terrier de type « bull », bref un chien sélectionné aux origines par l’homme pour le combat, rappelons-nous qu’il a été conçu pour coucher un taureau, le maintenir au sol avant la saignée, et malheureusement, se battre contre les siens, parce que cela rapportait beaucoup d’argent. Si nous adoptons ce chien, n’exigeons pas de lui qu’il devienne ami avec tous les congénères qu’il croise, ou qu’il accepte tout. S’il ne pratique aucun sport, s’il ne se détend pas, si ses amis chiens ne sont pas scrupuleusement choisis, ne nous étonnons pas de le voir monter en pression pour tout et pour rien, et instrumentaliser l’agression comme réponse à tout. Un terrier de type « bull » n’est pas là pour nous servir de faire-valoir. 

Quand nous achetons un akita inu, un chien sélectionné aux origines par l’homme pour la chasse à l’ours, au cerf, au sanglier, le combat de chien et la garde, rappelons-nous qu’il n’est pas conçu pour se laisser approcher sans moufter et accorder une confiance aveugle au premier venu, humain ou chien. Pour l’akita, la méfiance est une question de survie. Si nous adoptons ce chien, ne lui demandons pas de faire confiance de facto, et d’aimer tous les chiens qu’il croise sans distinction. Si la nature et la liberté ne font pas partie de sa vie, si nous lui imposons trop de rencontres non consenties, ne nous étonnons pas qu’il instrumentalise l’agression. Un akita inu ne se laissera pas intoxiquer socialement. 

Quand nous achetons un alaskan, un sibérien ou un samoyède, bref un chien sélectionné aux origines par l’homme pour tracter des charges lourdes dans la neige, rappelons-nous qu’il est conçu pour courir sur de grands espaces et sur de très longues distances, à vitesse moyenne ou lente, mais avec une endurance qui dépasse celle de tous les autres animaux terrestres. Si nous adoptons ce chien, ne lui imposons pas une vie de malheur consistant à marcher en laisse courte. Si son besoin d’espace n’est pas respecté, si son rapport à la distance est incompris, si une vie de jardin l’attend, ne nous étonnons pas de le voir fuguer ou ravager notre foyer. Un chien de traineau n’est pas fait pour une vie sédentaire dans une maison chauffée à 20 degrés. 

Quand nous achetons un basset, un beagle ou un griffon, bref un chien sélectionné aux origines par l’homme pour épuiser les proies de grande taille qu’il chasse au flair, rappelons-nous qu’il est conçu pour courir, poursuivre et rattraper le gibier en groupe. Si nous adoptons ce chien, ne lui demandons pas de rester seul des journées entières, de ne pas s’éloigner, de nous obéir bêtement et de ne pas se laisser envahir par les odeurs. Si ses compétences et ces besoins viscéraux ne sont pas compris, si la relation avec nous n’est pas privilégiée, si le pistage est le grand absent de sa vie, ne nous étonnons pas de nous sentir totalement ignorés par lui en balade ou de le voir prendre la poudre d’escampette. Un chien courant n’est pas programmé pour marcher à nos pieds en laisse courte. 

Quand nous achetons un lévrier, bref un chien sélectionné par l’homme aux origines pour poursuivre à vue des proies parfois énormes (cerf, loup, sanglier, etc), rappelons-nous qu’il est conçu pour courir, galoper, se déplacer dans les airs avec une rapidité qui laisse peu de chance à la proie, à tel point que la chasse avec un lévrier a été interdite en France à la fin 19ème siècle. Si nous adoptons ce sprinter redoutable, ne lui demandons pas de se contenter de notre jardin ou de superficiels concours de beauté. Si ses besoins de course rapide ne sont pas assouvis et compris, si la gestion environnementale est mauvaise et la relation bancale, ne nous étonnons pas de passer notre temps à lui courir après (en vain) ou de le voir chasser et tuer des proies à sa guise. 

Quand nous achetons un brabançon ou un caniche, bref un chien sélectionné aux origines par l’homme pour la chasse au rat ou au gibier d’eau à plumes, rappelons-nous que nous leur avons fait l’offense de les ranger sous l’appellation « chien de compagnie et d’agrément ». Après les avoir sélectionnés pour leur utilité, nous leur avons demandé de devenir des bibelots, des flaques de canapé, des instruments de concours de beauté, sans aucune perspective de vie. Nous aurions pu les consoler en leur confiant réellement la mission de nous tenir compagnie, de faire partie de notre famille, de partager nos promenades, nos vacances et nos moments cruciaux. Mais même là, nous avons réussi à leur faire défaut. La plupart de ces chiens « de compagnie » restent seuls à longueur de temps, et ne sortent pas de chez eux. 

Alors, lorsque privés d’action et de mission en plein air, certains de ces chiens finissent par mordre ou par devenir obèses ou dépressifs, remémorons-nous leurs origines et leurs incroyables compétences. Souvenons-nous qu’un chien, quelle que soit sa race, est un animal actif, réactif et intelligent. Les éleveurs sélectionneurs sérieux font ce qu’ils peuvent pour le rendre mieux adapté à notre société. Mais jamais les compétences ancestrales que nous venons de décrire ne disparaîtront. Pour cela, il faudrait que l’espèce disparaisse elle-même. Et même si quelques éleveurs tentent de développer des lignées qui ne travaillent plus et dont les patrons-moteurs sont moins envahissants, des lignées dites « de famille », il est tout de même prudent de nous rappeler que la génétique est une donnée très incertaine qui explose parfois là où l’on ne l’attendait plus. Retenons aussi que le travail forge l’intelligence et la santé, la vie de canapé assez peu. Même éloigné d’une lignée de travail, un chien reste un animal qui bouge, avec des ambitions souvent ancrées. Il ne veut pas rester enfermé chez nous à nous attendre. 

Réfléchissons bien avant d’adopter une race sur son esthétique ou sur notre besoin d’un faire-valoir. Demandons-nous si nous sommes vraiment adaptés à ses besoins, si nous sommes prêts à les assumer, à les assouvir. Car enfin, nous ne sommes plus des enfants. Finissons-en une fois pour toutes avec les « j’en rêve depuis que je suis gamin ». Allons-nous pousser le caprice jusqu’à demander aux éleveurs de sélectionner des chiens qui n’ont plus envie de rien ?

Audrey VENTURA
Comportementaliste – Éducatrice canin
Cynoconsult – Valenciennes