MAIS QUE LUI ARRIVE-T-IL ?
Vous étiez le centre de son univers… iI y a encore deux mois. Il vous aurait suivi jusqu’au bout du monde, et vous avez cru que c’était gagné. Mais depuis peu, le Diable semble s’être emparé de ce corps pas tout à fait fini, un peu maladroit mais bourré d’énergie. Votre chien semble se croire capable de tout, frondeur et faussement détaché. Et parfois, il a l’air de ne plus rien comprendre du tout… Il ne sait plus se concentrer… Il fait des choses stupides…
Est-il devenu idiot ? Se moque-t-il de vous ? Non.
Pour d’autres chiens, c’est l’anxiété qui pointe le bout de son nez. Il n’avait peur de rien et soudain, il hésite, évite, se sauve parfois. Vous voudriez trouver une explication tangible, une expérience aversive qui expliquerait ce revirement de personnalité…
Mais dans les deux exemples, le frondeur ou l’anxieux, c’est la génétique qui s’installe chez votre adolescent et la panique qui prend possession de vous.
EXPLICATIONS
Comme chez l’humain, l’adolescence canine correspond à une période de maturation physique, psychique, hormonale, comportementale, située entre environ 6 et 18 mois selon les races (puberté plus précoce chez les petites races).
Durant cette phase, le cerveau du chien subit de profondes réorganisations neuronales, notamment dans les zones liées au contrôle des émotions et à la prise de décision (cortex préfrontal).
Source : Asher, L., England, G. C. W., Sommerville, R. & Harvey, N. D. (2020). – Biology Letters, “Teenage dogs? Evidence for adolescent-phase conflict behaviour and an association between attachment to owner and pubertal timing in the domestic dog.”
Pour certains humains, ce sera une formalité, pour d’autres, ce sera plus compliqué. Dans tous les cas, l’adolescence canine comme l’adolescence humaine, n’est pas une période à subir, à étouffer ou à éviter. C’est un cap nécessaire, utile à la construction, une phase à accompagner du mieux qu’on peut, dans le respect de la personnalité qui pointe, et même si elle ne correspond pas à ce qu’on espérait.
Vous devrez composer avec la génétique de votre chien, tout en gardant à l’esprit que le déterminisme a ses limites. La relation que vous entretiendrez, les expériences que vous donnerez et l’éducation que vous offrirez resteront la clef. Et heureusement.
OÙ EST PASSÉE VOTRE BELLE RELATION ?
Cette période correspond chez le gardien a un sentiment compréhensible d’abandon, de perte de l’ami qu’on avait réussi à façonner :
- « On ne se comprend plus ».
- « Je ne l’intéresse plus ».
- « J’ai l’impression de ne plus le connaître ».
- « Il me déçoit ».
- Etc.
C’est souvent une période pénible de remise en question pour le gardien. Et c’est là qu’ils viennent nous voir (nous préférerions évidemment qu’ils se présentent dès l’arrivée de leur chiot, mais bon…). Leur jeune chien est alors déjà nettement moins à l’écoute, facilement distrait, cabochard parfois. Et souvent, beaucoup d’erreurs ont déjà été commises.
Les conduites du jeune chien sont le fruit d’une immaturité cérébrale, comparable à celle des ados humains, doublée du sentiment que le monde lui appartient, que tout est possible ou que tout est danger… L’attachement au gardien reste ici fondamental, mais la communication devient complexe.
Ainsi, les chercheurs ont observé que les chiens adolescents (8 mois) écoutent moins leurs gardiens… mais mieux les adultes inconnus : c’est une phase normale d’autonomisation, et d’agacement pour l’humain d’attachement ! Cette étape temporaire de comportements de conflit est adressée au gardien. Elle est analogue à l’adolescence humaine (moins d’obéissance envers le parent mais pas envers un référent moins proche).
Source : Asher, L., England, G. C. W., Sommerville, R. & Harvey, N. D. (2020). – Biology Letters, “Teenage dogs? Evidence for adolescent-phase conflict behaviour and an association between attachment to owner and pubertal timing in the domestic dog.”
On sera alors tenté de tomber dans la récupération de la relation par le gavage de friandises. C’est d’ailleurs un conseil souvent donné, à tort… On n’obtient jamais l’écoute et l’amitié de quelqu’un en échange de nourriture, même exceptionnelle. C’est plutôt l’inverse : le chien est conditionné, automatisé, manipulé, et s’exécute en dehors de toute relation consciente. Et quand le gardien s’en rend compte, revenir en arrière est souvent difficile car il faudra passer par une étape où le chien se refusera à obtempérer, faute de bonbons (=satisfaction immédiate et peu développante).
ET LA SOCIALITÉ QUI EN PREND UN COUP…
Le fait que la socialité semble plus complexe, plus égoïste, moins respectueuse des communications de l’autre est intimement lié aux expériences données et à l’augmentation normale et nécessaire du taux d’hormones sexuelles. C’est une période d’ajustement social : le jeune chien teste les limites d’autrui (vous compris), explore de nouveaux comportements avec ses congénères, peut se mettre en danger parfois, pour les plus téméraires.
Les interactions peuvent devenir tendues, imposantes, maladroites, agressives ou sources d’anxiété. Votre chien est brutal, excitable, ou prend rapidement peur. Soyez là pour anticiper ses débordements émotionnels ou les interrompre en lui montrant, sans colère ni violence, mais avec fermeté, que cette conduite irrespectueuse n’est pas permise. Montrez-lui simplement que vous n’êtes pas d’accord avec lui en allant le chercher, en le rattachant et en l’éloignant tranquillement pour l’aider à se calmer. Vous devrez intervenir et ne jamais compter sur l’autre chien pour discipliner le vôtre. C’est votre job et dans les yeux de votre chien adolescent frondeur, cette limite opposée par vous vaut tout l’or du monde. Il se construira autour d’elle.
Si c’est une personnalité anxieuse qui s’installe, votre présence rassurante sera absolument primordiale, et pas pour lui dire « ne t’inquiète pas, vas-y, il veut juste jouer ». Il s’agit de respecter profondément son besoin de distance et de temps, et parfois soutenir le refus de votre jeune chien d’interagir. C’est votre job et dans les yeux de votre chien adolescent craintif, cette sécurité procurée par vous vaut tout l’or du monde. Il se construira autour d’elle.
Source : Bray, E. E., Gruen, M. E., Gnanadesikan, G. E., Horschler, D. J., Levy, K. M., Kennedy, B. S., Hare, B. A., & MacLean, E. L. (2021). Dog cognitive development: a longitudinal study across the first 2 years of life. Animal Cognition, 24(2), 311–328.
AGACEMENT, INCOMPRÉHENSION, ABANDON
Comme tout professionnel, j’ai eu à vivre l’abandon du chien adolescent que son gardien ne supporte plus. Trop de débordements, trop de charge mentale, trop de remises en question, d’insatisfactions, de désillusions… Les cas que j’ai en tête ont tous un immense point commun : les gardiens avaient une idée préconçue de la manière dont les choses se dérouleraient et une image précise de leur chien, et des activités qu’il mènerait. L’autoroute du contrôle mène toujours à la frustration, qui conduit elle même à la déception et à l’abandon.
L’adolescence canine coïncide donc avec un pic d’abandons, c’est une réalité chiffrée. Beaucoup de familles voient leur chien devenir « ingérable » alors qu’il traverse juste une étape naturelle et transitoire. D’autres refusent l’être qu’il devient. Ils avaient rêvé de quelqu’un d’autre. C’est triste.
Source : Stephen, J. M. & Ledger, R. A. (2005). An audit of behavioral indicators of poor welfare in kenneled dogs in the United Kingdom. Journal of Applied Animal Welfare Science, 8(2), 79–95.
LA GONADECTOMIE : UNE FAUSSE BONNE IDÉE
L’augmentation du taux d’hormones qui accompagne l’entrée en puberté connaît une baisse naturelle aux alentours des 18 mois. Ces hormones sexuelles vont participer à la croissance du chien, et soutenir ses humeurs plus tard. Vers 18 mois, comme par magie, vous trouverez que votre chien devient plus calme. La nature est bien faite, ses hormones se stabilisent…
Mais durant ce laps de temps (entre le pic hormonal et la régulation), l’agressivité ou l’anxiété peuvent apparaître avec une plus grande sensibilité à l’environnement. C’est normal. Et là, ce qui sera fondamental, c’est de comprendre que les expériences que vous donnez à votre chien vont participer à le déterminer. Si durant cette phase hormonale sensible votre jeune chien est constamment confronté à des situations qui le poussent à ressentir de la colère ou de la peur, il pourra devenir agressif ou craintif.
Alors, férus de résultats clefs en main, on se dira « on va le castrer ça ira mieux ! ». Sauf qu’aujourd’hui, nous savons que l’ablation des gonades engendre plus de problèmes que de bienfaits. Le Professeur Sapolsky l’a dit : Ce n’est pas la testostérone qui cause l’agressivité mais l’agressivité qui booste la production de testostérone. Ainsi, moins votre chien adolescent sera confronté à des situations conflictuelles et compétitives le poussant à répéter des comportements d’agression, moins il exprimera de comportements agressifs, moins les androgènes seront suractivés. C’est aussi simple que cela.
La stérilisation précoce (avant ou pendant la puberté) ne calme pas les comportements liés à l’adolescence. C’est un leurre, ou de l’intox de vétérinaire peu informé. Les études modernes montrent qu’une gonadectomie hâtive perturbe la maturation comportementale et augmente les risques de troubles (peur, anxiété, agressivité). À cela ajoutons que la gonadectomie impacte la constitution du cartilage de croissance, ouvrant la porte aux troubles articulaires en tout genre.
Sources :
-
- – McGreevy et al., 2018 – PLoS ONE
- – Hart et al., 2020 – Frontiers in Veterinary Science
COMMENT ANTICIPER TOUT ÇA ?
L’idée est de préserver (sans pour autant « couver » ou dire « amen » à tout) votre jeune chien des débordements émotionnels car l’adolescent, qu’il soit humain ou canin, a une tolérance faible à la frustration et une intelligence émotionnelle assez basse. Il ne s’agit pas de le couper du monde (car vous devrez satisfaire ses besoins sociaux), mais d’aménager la socialité pour lui, en choisissant ses compagnons de balade. Évitez absolument de promener des ados entre eux. Optez plutôt pour des adultes, un ou deux maximum, dont le profil correspond à votre chien (ex : un jeune chien qui montre des signes d’anxiété sera placé en présence d’adultes calmes qui se désintéresseront de lui et partageront une balade paisible avec lui, ce qui le rassurera).
L’objectif est de construire une base solide avant la puberté :
- Socialisation variée, adaptée et progressive, qui privilégie la qualité sur la quantité.
- Habituation maîtrisée à différents contextes, qui privilégie l’observation et l’analyse.
- Développement du lien affectif avec le gardien basé sur la confiance, le bien-être et le jeu.
Source : Seksel, 2014 – Veterinary Clinics of North America: Small Animal Practice
Veillez à satisfaire ses besoins en dépense physique, sans le saturer, ni l’épuiser. Les balades et les activités en lien avec les patrons-moteurs sont d’une aide inestimable. Votre adolescent a de l’énergie à revendre. Si elle n’est pas évacuée, il trouvera le moyen de s’en décharger chez vous (ou sur vous ;-)).
Enfin, dans le foyer, privilégiez cette fois le calme et le développement de l’autonomie. Proposez des occupations mentales autonomes favorisant la détente. N’en abusez pas. Je vois trop de jeunes chiens saturés mentalement par un trop-plein d’exercices cognitifs. Le plus beau cadeau que vous ferez à votre adolescent restera la sécurisation relationnelle (« Je me sens bien même quand mon gardien ne s’occupe pas de moi »). Pour cela, évitez de tomber dans le divertissement permanent de votre chien à la maison.
Durant l’adolescence, il est crucial de rester cohérent dans les règles qui ont été instaurées, patient avec le chien et surtout positif quand vous pensez à l’avenir. Tenez bon et ne laissez jamais votre jeune chien en roue libre en pensant que vous serez plus tranquille. Vous ne faites que reculer les problèmes. La longe régulière sera votre alliée. Les apprentissages antérieurs ne sont jamais perdus : ils sont juste “brouillés” temporairement. Votre jeune chien a besoin de se rebeller pour se construire. Et vous serez la personne qu’il choisira pour le faire, ce qui prouve l’attachement qui l’unit à vous. Adopter une approche fondée sur la bonne compréhension de l’être placé sous votre protection et le développement de ses intelligences émotionnelle et adaptative restera toujours le secret.