Dans mon livre « Le chien, cet animal qui nous échappe », je m’adresse longuement aux humains qui vivent avec un chien qualifié de « difficile ». J’y partage les aventures vécues avec ma propre chienne, et je développe dans « Mon chien, mon coach et moi ». L’article ici présent est une sorte de suite à ces chapitres écrits à l’époque pour m’exprimer et aussi rassurer les gardiens, bref faire preuve de solidarité envers les personnes qui n’ont pas eu le chien tranquille dont tout le monde rêve.
Mais existe-t-il seulement ?
Quand on adopte un chien, il est humain d’avoir envie que les choses se passent pour le mieux, dans la douceur, sans difficulté. Mais pour cela, je pense malheureusement qu’il faudrait vivre ailleurs et autrement. Car quelles que soient les problèmes (anxiété, impulsivité, hyper-excitation, agressivité, intolérance au mouvement…), il faut bien admettre qu’ils disparaissent avec l’espace, le calme, l’oisiveté, la douceur de vivre… Oui, la douceur appelle la douceur. Et s’il y a une chose qui a calmé ma chienne, c’est la sérénité et la sécurité.
Mon propos vous invite à déplacer le regard : ne plus interroger systématiquement le chien (ou l’enfant, car à bien des titres le sujet le concerne aussi), mais la société qui est censée l’accueillir, et notre propre comportement. Dans cette perspective, le « chien difficile » apparaît moins comme un problème individuel que comme le symptôme d’un environnement normatif et peu disponible émotionnellement. Quand on prend conscience de cela, on se demande assez naturellement si finalement les chiens dits « réactifs » ne sont pas ceux que la société n’arrive pas à modeler. Et si notre condition humaine nous contraint d’apprendre à supporter tout cela pour pouvoir vivre en société (avec parfois du mal, reconnaissons-le ;-)), nos chiens eux, restent des chiens… Nous avons parfois tendance à l’oublier.
Performance, conformité et adaptation à tout prix
Nos sociétés contemporaines valorisent la performance, l’efficacité et surtout la conformité. Tout doit être rapide, contrôlé, mesurable, normé. Cette logique implacable s’étend au vivant : on attend rapidement du chien qu’il sache rester seul, ne pas aboyer, ne pas tirer en laisse, ne pas avoir peur, ne pas réagir. Bref, on voudrait qu’il soit immédiatement adapté à un monde qui finalement, n’est pas tout à fait le sien.
Oui le chien domestique vit dans la société des hommes, et ne peut pas s’y soustraire (comme le chien errant). Mais, il y a tout de même un biais à considérer que l’environnement naturel du chien est notre société, telle qu’elle est aujourd’hui et surtout notre société, telle qu’elle le traite. N’oublierait-on pas l’éthologie, tout simplement ? Est-il logique d’affirmer que notre société humaine urbanisée et rapide est l’environnement naturel d’un animal qui chérit les grands espaces et l’oisiveté ? Cela ne revient-il pas à lui imposer de s’adapter à nous sans jamais faire d’effort pour le comprendre ou l’accueillir mieux ?
Le chien – comme l’enfant – apprend lentement, par essais, par erreurs, par expériences parfois déroutantes. Il doit découvrir et comprendre un environnement saturé de stimulations et d’attentes : bruits urbains, foule, odeurs, contraintes spatiales, solitude prolongée… Ce sont des conditions très éloignées de son éthologie. Dans ce contexte, ce que l’on appelle « troubles du comportement » sont souvent des stratégies employées par le chien pour s’adapter avec les moyens qui lui sont donnés. Et si le cadre sécuritaire et l’accompagnement sont absents de sa vie, si le gardien a fait le choix du laxisme ou de l’autoritarisme, c’est pire que tout.
Contradictions, grand écart et réalité
Dans notre culture, l’émotion est encore perçue comme une faiblesse. On valorise le contrôle et la retenue. Or le chien – comme l’enfant – est un être d’émotions avant d’être un être de règles. Le chiot est immature sur un plan neurologique. Il n’a ni la capacité d’auto-régulation, ni la lecture fine des codes humains, ni la stabilité émotionnelle qu’on attend de lui. Pourtant, on exigera très tôt qu’il « s’adapte ». C’est exactement la même injonction paradoxale qui est imposée aux enfants :
« Sois autonome, mais obéis. » = chien laissé en roue libre dont on attend qu’il revienne au rappel.
« Sois calme, mais performant. » = chien éduqué dans l’obéissance dont on attend qu’il soit intelligent, spontané, adapté à toutes situations.
« Exprime-toi, mais ne dérange pas. » = chien sans aucun soutien émotionnel dont on attend qu’il soit sage.
Le chien doit être toujours joyeux mais discret, très sociable mais silencieux, super obéissant mais plein d’initiatives… On attend de lui qu’il se comporte comme s’il était déjà vieux, comme on attend de l’enfant qu’il se comporte comme s’il était déjà adulte.
Jugement, compétition et comparaison
La comparaison est permanente :
« Le chien de mon voisin est comme ci…. »
« Sur Instagram, j’ai vu des chiens comme ça… »
« Le vétérinaire m’a dit que mon chien était trop ceci ou pas assez cela… »
Comme pour les enfants, cette norme qui veut servir d’étalonnage est parfois dure à encaisser. Elle efface les singularités, les rythmes propres, les tempéraments. Elle transforme l’éducation en dressage et la relation en contrôle. Dans cette logique, le chien n’est plus un être relationnel mais un objet social : il doit refléter la compétence de son humain (et souvent son niveau socio-professionnel). Un chien qui réagit est perçu comme un échec éducatif. Mais faire appel à un.e professionnel.le du comportement est vécu comme une humiliation. On oublie que le chien est avant tout un individu animal dépendant, vulnérable qui n’a pas demandé à évoluer là où il se trouve.
Le chien, l’enfant et nous
Le parallèle avec l’enfant est frappant, presque choquant, intolérable pour certains. Mais l’enfant, comme le chien, dépend entièrement de nous pour :
- la sécurité affective,
- la stabilité émotionnelle,
- le cadre relationnel et environnemental,
- l’estime soi,
- la confiance en soi.
- Etc.
Et pourtant, on lui demande très tôt de se comporter comme s’il était déjà adulte :
- savoir gérer des émotions aversives comme la frustration,
- rester calme un temps indéfini,
- comprendre des règles abstraites parfois sorties de toute logique environnementale,
- s’adapter à des rythmes artificiels,
- Etc.
De la même manière, on attend du chien qu’il vive seul huit heures par jour, qu’il comprenne nos codes, qu’il s’intègre sans heurt à un monde peu accueillant au final. On oublie que ni l’enfant ni le chien ne sont faits pour la solitude prolongée, l’immobilité, la sur-stimulation et la contrainte permanente. Quand se mettra-t-on à les écouter vraiment ?
Repenser la relation, tout révolutionner
Bien sûr, le chien difficile existe mais la difficulté est relationnelle et environnementale avant d’être individuelle. Sinon, pourquoi certains chiens replacés changeraient-ils aussi radicalement ? Cette difficulté naît dans l’écart entre :
- ce que l’on attend trop vite,
- les erreurs commises quand on croit à la vertu de la quantité,
- l’environnement inadapté,
- et ce que le vivant peut réellement nous concéder.
C’est une invitation à ralentir, à observer, à écouter, et à s’écouter. Car, quand on écoute son chien, on finit par s’écouter soi-même, et ça fait du bien. Je pense alors à tous ces couples (d’anciens clients) qui ont un jour pris la décision de déménager, de changer de vie, de tout recommencer… Au départ, il y avait les grandes difficultés d’un chien inadapté à son milieu de vie. Au final, il y a une famille entière qui est plus heureuse.
ALORS ?
Le chien nous dit quelque chose de notre époque. Il est le révélateur de notre rapport au temps, à la norme, à la vulnérabilité, à la nourriture, au vivant. Dans une société coupée de la nature, il nous rappelle que le vivant ne se presse jamais. À l’heure où l’on croit qu’une nouvelle année a commencé, à l’heure où l’on se croit en révolution avec la prise de nouvelles résolutions, rappelons que c’est l’équinoxe de printemps qui devrait faire seul figure de renouveau, de renaissance, de prise de nouvelles décisions… En hiver, le vivant se repose. Et il a bien raison. Il y a des chiens sensibles dans un monde qui ne l’est plus assez. Et des humains fatigués qui oublient l’essentiel.