C’est une question que je me pose depuis longtemps, et malheureusement, il existe peu d’études sur le sujet. Si je m’interroge c’est qu’au fil des années, j’ai eu l’occasion d’observer des chiens ou des vidéos d’étude où le comportement du chien interpelle fortement, ses gardiens d’abord, moi-même ensuite.
Exemples :
- Un chien est seul chez lui. Une caméra de surveillance est posée sur la table basse. Le chien fait le loup puis regarde la caméra. Quand vous êtes en position d’observateur de la vidéo, c’est très surprenant car d’un seul coup, c’est comme si le chien vous regardait. Soudainement, il se laisse tomber sur le flanc, comme s’il s’évanouissait. Puis il se relève et s’en va.
- Un chien se trouve assis face à sa gardienne accroupie. Elle lui tient une patte car elle veut lui couper les griffes. D’un seul coup, son chien renverse la tête en arrière et se laisse tomber sur le dos, comme s’il se sentait mal, ou “jouait à être mort”.
- En séance, des gardiens me disent parfois : « Quand il en a marre de marcher, il boite. Le problème, c’est qu’il ne boîte pas toujours de la même patte. »
Des questions sont immédiatement posées pour chaque cas :
- Chien qui s’évanouit devant la caméra :
« Le hululement en solitude servant dans de nombreux cas à faire un appel social, avez-vous déjà répondu à votre chien via cette caméra ? » La réponse est : « Oui, les premières fois je lui ai parlé pour le rassurer. Mais j’ai arrêté car on m’a dit que c’était une mauvaise idée. Depuis, il se laisse régulièrement tomber devant la caméra. Et comme je ne réponds plus, il s’en va… ».
- Chien qui s’évanouit quand on lui coupe les griffes :
« Lorsque votre chien s’est laissé tomber pour la première fois, ce qui s’apparenterait à une réponse émotionnelle dans une situation de stress, qu’avez-vous fait ? La réponse est : « J’ai arrêté car j’ai été très surprise ».
- Chien qui boîte quand il en a marre de marcher :
« L’hypothèse d’une douleur qui provoquerait la boiterie a-t-elle été exclue par un vétérinaire ? » La réponse est : « Oui totalement, et de toutes façons, si je lui dis qu’on retourne à la voiture, il arrête de boiter et va vers la voiture normalement. »
Faut-il en déduire que le chien simule ?
Faut-il en déduire qu’il simule pour tromper consciemment son gardien ?
En psychologie humaine, la simulation est définie comme un comportement intentionnel visant à tromper l’autre pour obtenir un bénéfice précis.
En psychologie canine, on vous dira qu’aucune étude ne prouve que le chien soit capable de simuler un mal-être ou de se mettre en scène pour tromper son gardien.
Ce que nous savons (pas grand chose) :
Une étude expérimentale a montré que les chiens sont capables d’adopter des conduites tactiques face aux humains pour modifier une situation sociale et la faire tourner à leur avantage. L’étude interprète le comportement comme une forme de tromperie dans un contexte de compétition. Ici, il s’agit pour un chien de mener un humain compétitif vers une boîte vide plutôt que vers la boîte remplie de nourriture.
« Nous avons étudié si les chiens sont capables d’induire en erreur un compétiteur humain, c’est-à-dire s’ils sont capables de tromperie tactique. Au cours de l’entraînement, les chiens ont fait l’expérience de trois partenaires : leur propriétaire, toujours coopératif, et deux humains inconnus, dont l’un agissait de manière « coopérative » en donnant de la nourriture, tandis que l’autre était « compétitif » et gardait la nourriture pour lui. Lors du test, le chien pouvait conduire l’un de ces partenaires vers l’un des trois emplacements potentiels de nourriture : l’un contenait un aliment préféré, l’autre un aliment moins apprécié et le troisième était vide. Après avoir conduit l’un des partenaires, le chien avait toujours la possibilité de conduire ensuite son propriétaire coopératif vers l’un des emplacements. Ainsi, le chien avait un bénéfice direct à tromper le partenaire compétitif, puisqu’il obtenait alors une nouvelle chance de recevoir l’aliment préféré de la part de son propriétaire. Les résultats ont montré que les chiens distinguent le partenaire coopératif du partenaire compétitif, et indiquent leur flexibilité à ajuster leur comportement ainsi que leur capacité à utiliser une tromperie tactique ».
On a envie de penser que la preuve est apportée. Mais en réalité cette étude démontre la capacité du chien à ajuster son comportement social, à créer une tromperie opportuniste dans un contexte de compétition, pas qu’il est capable de simuler des symptômes dans le but de tromper intentionnellement son gardien. Ce n’est donc pas suffisant…
Pourtant dans la pratique, beaucoup de gardiens, vétérinaires et professionnels du comportement ont parfois le sentiment que le chien « fait semblant ».
Par exemple, le chien qui boite cesse de le faire quand :
- il comprend que la balade est terminée (il s’en va gaiement vers sa voiture).
- une distraction se présente à lui (il oublie qu’il doit continuer à boiter).
- quand son gardien quitte la pièce (la tromperie n’a plus d’intérêt). Et d’ailleurs ici, on comprend que cette simulation s’adresse à une personne en particulier, pas à celles qui restent. C’est important pour la suite.
Pour la science, il existe une différence entre ces objectifs (mettre fin à quelque chose ou obtenir quelque chose) et l’intention consciente de tromper son gardien. Et c’est cette intention du chien de manipuler la personne qui s’occupe de lui que la science a du mal à mettre en évidence.
Mais est-ce seulement possible ?
Ne sommes-nous pas ici dans ce qui relève simplement de l’expérience subjective vécue dans une relation unique ?
Les comportements de tromperie sont souvent scientifiquement expliqués par le renforcement et l’apprentissage social ou par l’expérience en une seule fois. Pour autant, je ne suis pas d’accord avec le conseil donné de les ignorer pour les faire cesser. Car si la preuve scientifique n’a pas été apportée que le chien est capable de manipuler son gardien pour obtenir de lui ce qu’il veut, il est certain que la relation qui l’unit à lui peut nous en apprendre beaucoup sur la raison pour laquelle il simule. Dans les situations les plus souvent vécues (par exemple liées à la solitude), le niveau d’anxiété du chien doit être étudié, tout comme le rapport au gardien. Une analyse systémique sérieuse en collaboration avec un gardien honnête et soucieux de comprendre les mécanismes qui se jouent entre son chien et lui, peuvent réellement apaiser les simulations. Car même si les comportements appris sont bien compris des humains, ils ne disent pas pour autant que le chien n’a aucune difficulté. Il ne faut pas les ignorer. Un chien qui emploie des stratégies de ce type exprime quelque chose qu’il est toujours important de comprendre d’un point de vue relationnel.
Et vous ? Avez-vous parfois le sentiment que votre chien simule ou qu’ « il en fait des tonnes » ?
SOURCES
Deceptive-like behavior in dogs, Heberlein, Manser, Turner, 2017