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Faust, le grand dominant

Il faut constater que pour des raisons personnelles ancrées, les humains n’envisagent parfois les relations avec leurs semblables que dans un rapport de force, de concurrence ou de compétition. Quoi que l’on nous dise pour ne pas activer la corde sensible du besoin de nous sentir physiquement, intellectuellement ou socialement supérieurs, nous semblons parfois devoir systématiquement faire l’étalage de ce que nous sommes, de ce que nous faisons ou de ce que nous avons, pour nous persuader que nous contrôlons la situation. Les relations seront alors tendues puisque tout nous renvoie à notre besoin d’être mieux que l’autre, de le dépasser ou à notre peur d’être nous-même débordé. La faiblesse qui pousse l’humain à croire que son chien – parfois un chiot de trois mois – poursuit le but de le dominer, repose sur les mêmes leviers et constitue souvent une projection du schéma qui vient d’être décrit (qui ne nie évidemment pas l’existence d’une dominance ponctuelle et contextuelle des espèces entre elles). L’homme transpose alors sur une autre espèce (qu’il a sous son contrôle), les peurs qu’il ressent parmi les siens, ses propres fragilités, son insécurité. Je vous raconte l’histoire de Faust, catalogué « Grand Dominant », une expression aussi puérile et saturée de peur que l’est « Le Grand Méchant Loup ». Le cas remonte à plus de dix ans. 

FAUST, LE « GRAND DOMINANT ». 

« Ce genre de scène est difficile à supporter pour n’importe quel professionnel qui n’envisage pas de travailler autrement que dans le respect animal. Cependant, pour pouvoir aider un chien, il faut pouvoir accéder à son humain. » 

  • Berger allemand (lignée travail)
  • 2 ans et demi
  • Entier
ANAMNÈSE

Je suis contactée par Caroline qui doute fortement de la méthode enseignée à Christophe, son conjoint, pour « dresser » leur chien. Faust n’obéit qu’à Christophe, semble en avoir très peur et surtout, il s’auto-mutile la queue quand Christophe le punit. Faust a fréquenté pendant des mois (du début de sa puberté jusqu’à l’âge adulte), un centre de dressage tristement connu pour ses méthodes particulièrement brutales (ascendant mental pris très tôt sur le chien, soumission physique, pendaison en bout de laisse, contrôle au torquatus*, répression au jet d’eau ou au collier électrique, mise à l’attache courte au piquet afin que le chien ne puisse pas se coucher, coup de pieds, etc.). Le dresseur a été « formé » par celui qui restera dans les mémoires comme l’un des plus grands tortionnaires de chiens en France. Pendant des mois, Faust n’a donc connu que l’apprentissage par l’évitement, l’exécution sous la menace ou la répression physique suite à la faute. Caroline ne se rend pas aux cours. Christophe et elle ont un bébé qu’elle allaite, bref, c’est Christophe qui est missionné. Il s’occupe de Faust qui lui obéit « au doigt et à l’oeil ». En revanche, il n’écoute absolument pas Caroline. Elle n’arrive pas à promener Faust tant il est ingérable avec elle. Alors, sur les conseils de Christophe, elle finit par se rendre à un cours à sa place. Mais dans les premières minutes, après avoir vu le dresseur asséner un coup de pied dans les côtes de son chien, Caroline choquée, exige des explications devant tous les autres clients présents. L’homme lui répond qu’il trouve inadmissible que Faust tire autant vu le nombre de leçons prises. Faust est « un grand dominant » qui se moque d’elle car elle est une femme. La preuve est qu’il obéit parfaitement à Christophe. Furibonde, Caroline réplique que si après avoir suivi autant de séances Faust reste ingérable, c’est peut-être parce que celui qui est sensé l’éduquer est en réalité un incompétent qu’elle vient de découvrir. Inévitablement, le ton monte. C’est avec beaucoup de véhémence et de difficulté que Caroline sommera Christophe de ne pas remettre les pieds dans ce lieu de maltraitance. Comme d’autres chiens très abîmés par ce professionnel aujourd’hui en retraite, je récupère Faust en rééducation. Caroline me prévient que l’étude risque d’être tendue car Christophe est « quelqu’un de particulièrement têtu ». 

BILAN DES COMPORTEMENTS CANINS ET HUMAINS À L’ISSUE DE L’ÉTUDE DE COMPORTEMENT

Dès mon entrée dans le foyer, Faust exprime une agression de distancement proactive avec aboiements peu convaincants et comportements de recul et d’évitement. Christophe réprime immédiatement sa conduite par des cris, une prise au collet et un renvoi musclé au panier. Faust répond dans un mélange de couinements et de grognements mal assurés. En réaction, il reçoit un coup sur le nez. Faust tourne alors plusieurs fois sur lui-même, attrape sa queue et la mord en gémissant. Dans le même temps, Caroline qui tient dans ses bras un bébé de dix mois, crie à son mari d’arrêter de frapper leur chien.  

Ce genre de scène est difficile à supporter pour n’importe quel professionnel qui n’envisage pas de travailler autrement que dans le respect. Cependant, il nous faut apprendre que pour pouvoir exercer notre métier et aider un chien, la bienveillance dont nous parlons sans cesse doit aussi s’appliquer à son humain. C’est parfois extrêmement dur, j’en conviens. 

– J’explique à Christophe que j’ai besoin que Faust sorte de son panier. Pour pouvoir faire mon travail, je dois observer ses comportements spontanés. S’il reste couché et immobile durant toute l’étude, ma présence est inutile. Il comprend mais me demande de ne pas « faire faire » à son chien « des choses qu’il n’a pas le droit de faire d’habitude » car c’est « un grand dominant » qu’il aura du mal à recadrer ensuite. Je ne vais rien « faire faire » à Faust. Je voudrais seulement le voir bouger.  

– La curiosité du chien a gagné. Au bout de longues minutes, Faust ose quitter sa couche de lui-même pour venir à mon contact. Je constate que cela ne plaît pas du tout à Christophe. Je comprends qu’en sa présence, Faust n’a pas le droit de bouger sans autorisation. Il s’approche lentement en posture basse. Il n’est pas rassuré mais ce n’est pas moi qui lui fait peur. Je n’ai aucun doute là-dessus. Il craint d’être frappé par Christophe. Je le laisse me sentir. Je le regarde sans insister mais il détourne immédiatement les yeux et repart à sa place. Il n’en bougera plus de toute l’étude. 

– Faust halète, tourne sur lui-même et se mord la queue dès que Christophe parle ou quand il se lève de table pour prendre des papiers ou m’offrir un café. C’est un homme qui a le verbe haut. Sa manière de discuter et ses gestes sont agressifs. 

– Caroline m’apprend que lorsque Christophe n’est pas là, Faust est totalement différent. Elle me montre une vidéo prise en l’absence de Christophe. En effet, le chien est méconnaissable. Tout en joie et en souplesse, il poursuit le chat de la maison, saute allègrement sur les canapés, monte dans les chambres et sur les lits pendant que Caroline lui répète sur un ton las, de s’arrêter, de redescendre, de revenir. En réponse, il exprime quantités de postures de jeux. On entend le rire de Caroline qui ne reste pas insensible aux facéties de son chien. Dans ces moments-là, elle me dit qu’il a vraiment l’air content de lui mais que ça ne peut plus durer. 

– Caroline qui ne travaille pas me confie éviter de plus en plus de se retrouver seule avec Faust. Elle va chez sa mère dès qu’elle le peut. Elle craint pour la sécurité de son fils car Faust est beaucoup trop turbulent. Il n’est pas « méchant » mais il a trop d’énergie et pourrait le faire tomber. La phrase qu’elle lâche « on ne saurait pas dire qu’il est éduqué » met Christophe en colère. Irrité, il répond que si Faust ne lui obéit pas c’est parce qu’elle n’a jamais réussi à s’imposer à lui. Aujourd’hui selon lui, il est trop tard. Il me précise en croyant me rassurer qu’à la seconde où Faust entend sa voiture se garer dans l’allée, il retourne à sa place et ne bronche plus. 

– Caroline affirme avec beaucoup de conviction qu’un jour Faust « se retournera contre Christophe ». « Il grandit, il grogne de plus en plus sur lui et plus il grogne, plus Christophe est mauvais ». Elle me demande mon avis. Je sens bien que je suis au coeur d’une mésentente qui dépasse de loin le sujet du chien. Je réponds que quand un chien grogne, il exprime son état émotionnel (un inconfort, une gêne, une douleur, une peur…) afin de ne pas aller au conflit. Mieux vaut respecter cette communication au risque qu’il décide de mordre, faute d’avoir été compris. Mais rien de ce que je peux dire ne semble atteindre Christophe : « S’il me mord un jour, c’est la piqûre direct ». 

– Caroline m’explique que le comportement de tournis avec capture de la queue est exprimé quand Christophe crie, quand Caroline quitte une pièce, quand Caroline et Christophe se disputent, quand le bébé pleure. La queue de Faust est blessée au sang. Le vétérinaire a proposé de la couper afin de supprimer le comportement. Faust est capable d’arrêter de se mordre sur demande. 

– L’activité générale de Faust est très insuffisante. Il ne sort jamais de chez lui. Je comprends que pour lui, la sortie de la semaine consistait, jusqu’à l’arrêt définitif imposé par Caroline, à se rendre au centre de dressage. 

– Durant l’étude j’entendrai très peu Christophe dont mes conseils l’auront tour à tour fait sourire ou lever les yeux au ciel.  

ANALYSE COMPORTEMENTALE

Chien dans l’humeur anxio-irritable (peur > joie > colère) exprimant un comportement substitutif* de capture de sa propre queue. Le comportement se veut adaptatif du stress environnemental et émotionnel qu’il subit quotidiennement depuis son plus jeune âge. Ce comportement qui peut être stoppé sur demande doit être distingué d’un trouble obsessionnel compulsif*. Une caudectomie* (NDBP : Ablation de la queue) risquerait de transporter le problème sur les pattes avant ou sur le flanc. 

L’émotion de peur et l’humeur anxieuse sont les plus présentes. Faust craint l’humain qui l’a dressé à l’obéissance sous la contrainte et la menace. Mais à l’image des chiens élevés de la sorte, Faust n’a presque rien appris. 

L’émotion de joie en mode « hyper » est exprimée en l’absence de Christophe et en présence de Caroline. Dans ces moments de liberté, Faust décharge son trop-plein d’émotions et d’énergie. Il ne fait que ce qu’il veut. Le lien avec Caroline est à construire pour qu’elle soit plus écoutée. 

Certains comportements observés comme les agressions de distancement proactives ou les grognements répétés non respectés montrent que la colère s’installe chez Faust, un berger allemand de travail de grand gabarit devenu adulte. J’attire l’attention sur le fait que le mélange de peur et de colère pourrait se révéler dangereux pour Christophe si les cris et la coercition continuent. Le risque d’agression d’autodéfense est réel. 

Je quitte les lieux sans trop y croire. J’ai dit tout ce que j’avais à dire et donné tous les conseils visant à sécuriser la famille et à améliorer le quotidien du chien. J’ai fait mon travail et c’est cette certitude qui me permet de rentrer chez moi sereine. Suite au résultat de l’étude, j’étais quasiment persuadée de ne pas avoir de nouvelles de Caroline et Christophe. Quelques semaines après cependant, elle me rappelle et m’informe que Christophe et elle prendront les séances à tour de rôle.  

GESTION COMPORTEMENTALE ET RÉÉDUCATION

La réussite d’une telle rééducation n’est possible qu’à la suite d’une prise de conscience de la brutalité de la méthode employée pour éduquer Faust, un modèle ultra-disciplinaire qui ne lui a enseigné que la peur et l’évitement. Saisir que l’éducation d’un chien repose sur la compréhension de son espèce et la qualité de la relation que l’on entretient avec lui est primordial. La relation homme-chien est qualitative à partir du moment où la confiance est présente dans le binôme et à condition que le chien ait le droit de s’exprimer. L’expérience est censée être développante pour les deux protagonistes. Or, Faust est totalement inhibé. 

Il a été clairement demandé de ne plus crier et de ne plus frapper Faust. J’ai précisé que les colliers à chaînette, étrangleur ou à pointes sont désormais interdits, comme l’usage de la contrainte physique (le tenir, le pousser, le tirer par le cou, le secouer, etc.). La disparition de ces comportements anxiogènes devrait à elle seule apaiser le besoin de Faust d’exprimer un comportement adaptatif en se mordant. 

Faust ne sera plus laissé seul sans activité masticatoire. L’objectif est de contre-conditionner les situations qui déclenchent la capture de la queue. Le départ de Caroline est à ce jour une source d’angoisse pour lui. L’entraînement consiste donc à rendre son départ positif en offrant à Faust de quoi prendre du plaisir autonome. Dans la mesure où ce sentiment est peu présent dans sa vie, le contre-conditionnement sur de la mastication de qualité (qu’il n’a jamais eue non plus) ne devrait pas s’avérer difficile. 

Afin d’encadrer son besoin d’activité et de réorienter le patron-moteur de morsure, il est possible de lui offrir des boîtes en carton à détruire. À l’intérieur de ces boîtes, il trouvera des friandises, des os, un jouet alimentaire à vider…  

Afin d’apprendre de nouveaux comportements à Faust, nous attendrons qu’il les propose et nous les renforcerons au clicker. Les demandes directes seront réduites à leur strict minimum. Les priorités sont placées sur l’acquisition du rappel, le « on-off »* et la marche en longe, puis en laisse, dans les contextes qui l’imposent. 

Pour développer la complicité du binôme et la confiance en soi, je propose un travail via des parcours simples de psychomotricité et d’initiation à l’agility. La représentation de l’arrière-train* est à améliorer chez Faust (NDBP : Le chien est souvent très conscient de sa partie avant mais peu de sa partie arrière. Quand on observe certains chiens, on a l’impression que l’arrière-train se contente de « suivre » l’avant. Le chien se cogne souvent les fesses arrières et se révèle finalement maladroit. Les parcours de psycho-motricité ont pour but d’améliorer la représentation que le chien a de lui-même : son arrière-train, la hauteur de son dos, de sa tête…). 

Certaines séances seront données en milieu naturel et en liberté en compagnie de chiens éduqués dont la personnalité est de nature à rassurer Faust, présenté fièrement comme un « grand dominant » mais finalement timoré en présence de ses congénères. 

Enfin, comme tous les chiens, Faust a besoin de sortir de chez lui régulièrement avec son humain d’attachement. À mesure qu’ils apprendront à collaborer sur de bonnes bases, les sorties deviendront plus évidentes et agréables. 

SUIVI ET RÉFLEXIONS

Les séances ont vite été abandonnées par Christophe. Le dialogue constructif s’est révélé impossible entre nous en raison de toutes les croyances limitantes dans lesquelles il s’est enfermé – ou dans lesquelles il a laissé le professionnel rencontré avant moi le cloisonner. Christophe est resté dans la défiance, vis à vis de son chien et vis à vis de moi. Faust est resté pour lui un chien dominant qui n’attend que la faille pour profiter de lui. Ne pas le malmener quand il désobéit, c’est se montrer faillible, incapable et lâche. 

Voilà ce qu’aujourd’hui encore, plus de dix ans après cette histoire, de nombreux professionnels français du chien continuent d’enseigner à leurs clients, dans des rapports  humains qui dépassent l’entendement. Les gens se laissent humilier voire insulter par des éducateurs non formés ou formés par des dresseurs n’ayant jamais reçu de formation eux-mêmes. Ils paient pour que l’on pose une étiquette limitante sur eux et leur chien. Faust, tout en étant un berger allemand de travail tonique, est juste un chien qui recherche désespérément un cadre rassurant et une activité épanouissante. Ce qu’il lui faut, c’est un leader (un guide), un parent sécurisant, une autorité juste et stable, pas un tortionnaire qui lui prête des intentions douteuses. 

Les séances ont été poursuivies et renouvelées par Caroline qui s’est décidée à prendre l’éducation de Faust en mains. Les progrès, lents à se faire sentir au départ, ont été réels. La raison ne tient pas à des difficultés d’apprentissage que Faust aurait mais bien à l’absence totale de cohérence éducative dans le foyer. Christophe n’appliquait rien des directions donnés dans le coaching, le contraire aurait été surprenant. 

Faust est mu par la volonté de collaborer et par un grand « will to please » (NDBP : « volonté de faire plaisir ») présent chez tellement de bergers allemands de lignées de travail, mais dont l’homme abuse parfois sans aucune vergogne. C’est un chien dont la personnalité et le sens de l’initiative ont été annihilés par l’obéissance bête et méchante et la coercition. Lui réapprendre à décider et à faire des choix a pris du temps. 

Progressivement à la maison, Faust a cessé de profiter de l’absence de Christophe pour s’exprimer aux dépends de Caroline. Le fait qu’elle l’entraîne, le promène et se positionne de manière attractive mais ferme, a évidemment modifié leur relation et les comportements de Faust envers elle. Les attaques de la queue se sont raréfiées avec la disparition des situations de stress qui les engendraient, et la multiplication des contextes de plaisir, et surtout de paix. J’ai su par la suite que le couple s’était finalement séparé. Caroline a gardé Faust avec elle. 

(Extrait du livre “Mon chien, mon coach et moi”).

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(mensuelle)

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