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Les chiens qui parlent parlent-il vraiment ?

LES CHIENS QUI PARLENT PARLENT-ILS VRAIMENT ?

Depuis quelques années, un projet fascine les humains : faire parler leur chien. 

Venue des États-Unis, l’idée a germé dans l’esprit d’une orthophoniste : Christina Hunger. Elle a fait connaître sa chienne Stella, capable d’appuyer sur des boutons enregistrés avec des mots comme « dehors », « jouer », « eau » ou « câlin ». Petit à petit, Stella a appris à utiliser plusieurs dizaines de boutons pour exprimer certaines demandes « sans aboyer », pour reprendre cette expression présente dans un grand nombre d’articles. Rappelons au passage qu’« aboyer » est le propre du chien. Ce simple souhait de ne pas l’entendre le faire pose question. Rappelons aussi que la méthodologie a été vendue partout dans le monde avec cette phrase sans aucun fondement scientifique : « Le but ultime du livre est d’aider les lecteurs à utiliser la méthode pour apprendre à leurs chiens à exprimer leurs besoins, envies et même leurs émotions. »

Évidemment, des vidéos spectaculaires ont rapidement été publiées partout sur les réseaux. Dans les salons d’influenceurs Tiktok ou Instagram, les jolis tapis à buzzers colorés ont pris toute la place. Ils permettraient au chien de « dire » ce qu’il veut. Dans la foulée, une autre chienne, Bunny, devenue une star sur TikTok à ses dépens, utiliserait aujourd’hui des dizaines de boutons pour former de petites combinaisons de mots et « dialoguer » avec sa famille. Elle fait l’objet d’études scientifiques pour comprendre ce qui se joue réellement dans ces interactions. Car à l’heure actuelle, nous ne le savons pas.

LES RÉALITÉS SCIENTIFIQUES

Oui, la question reste ouverte pour les éthologues cognitivistes. Les chiens parlent-ils vraiment ou avons-nous simplement inventé un nouvel outil pour conditionner leurs comportements? L’étude montre que les chiens entraînés à utiliser ces boutons réagissent de manière cohérente aux mots enregistrés, ce qui constitue une première étape pour comprendre ce type de communication, sans prouver pour autant qu’ils maîtrisent un langage comme les humains.

“Nous montrons ici que les chiens prêtent effectivement attention aux mots [du tableau sonore] et qu’ils adoptent les comportements appropriés, indépendamment des indices environnementaux et de l’auteur du mot”, explique le professeur Federico Rossano, de l’université de San Diego, qui a dirigé les recherches. “Bien que cette étude ne soit certainement pas époustouflante, elle constitue une première étape nécessaire”.

Le dispositif n’a en effet rien de compliqué, et n’apporte rien de nouveau. Les chiens sont capables d’associer facilement un mot précis avec un contexte ou un comportement, ou une activité. On le sait. De là à déclarer qu’il comprend réellement le sens du mot qu’il buzze, et que l’orthophoniste a mis au point une méthode qui lui apprend à parler, il y a un pas que les éthologues refusent de franchir avec elle.

LES HYPOTHÈSES AVANCÉES

Plusieurs articles et chercheurs posent précisément l’hypothèse que le chien pourrait appuyer sur un bouton parce qu’il a appris que cela déclenche une interaction ou une récompense, pas nécessairement parce qu’il « formule une intention linguistique ». Il s’agit donc d’un conditionnement appris : le chien buzze pour provoquer le jeu et pas parce qu’il avait réellement envie de jouer au départ. Ce serait alors un système limitant de récompenses que le chien saurait parfaitement provoquer sans pour autant avoir réellement faim ou envie de jouer.

Dans un reportage récent sur les chiens « qui parlent » (cette expression me fait horreur comme tous ces films qui leur collent un langage humain), certains chercheurs rappellent que ces boutons peuvent simplement être une forme de demande apprise. Un exemple est alors donné : Si un chien gratte la porte pour sortir, il a appris que ce comportement provoque l’ouverture. Appuyer sur « dehors » est exactement le même mécanisme.

Autrement dit, le chien n’aurait pas forcément l’idée abstraite « je vais dire un mot dont je comprends le sens pour me faire comprendre ». Mais il a assurément appris « action = réaction humaine ». C’est la base du conditionnement opérant et c’est pour cette raison que le côté spectaculaire du gadget n’est qu’une façade qui fait sourire certains chercheurs. En gros, ils nous disent « désolés de briser vos rêves, mais non, vous n’apprenez pas à vos chiens à parler, vous les conditionnez ». Ce n’est pas grave en soi, mais n’extrapolons pas.

Les recherches soulignent aussi que les chiens peuvent apprendre à appuyer sur certains boutons juste parce que cela plaît à leurs humains. On les sait très sensibles à l’attention humaine et capables de répéter un comportement simplement parce qu’il provoque un sourire. Dans ce cas, le bouton fonctionne comme un signal appris renforcé par attention, jeu ou nourriture.

Les études menées à l’université de San Diego démontrent que les chiens utilisent souvent les boutons de façon cohérente (par exemple « play » ou « outside »). Mais de nouveau, les chercheurs précisent aussi que cela ne prouve pas qu’ils parlent. L’objectif actuel des recherches est surtout de déterminer si les chiens comprennent les mots comme des symboles ou s’ils ont appris des associations comportementales. Et les expériences menées penchent plutôt vers la seconde réponse.

L’EFFET “HANS LE MÂLIN”.

Qui a lu Frans De Waal et son merveilleux « Sommes-nous trop bêtes pour comprendre l’intelligence des animaux », connaît le parallèle qu’il est possible de faire ici. Si les scientifiques sont particulièrement prudents avec la conclusion rapide que le chien peut apprendre à parler, c’est à cause d’un phénomène bien connu en éthologie : l’effet “Clever Hans”.

Au début du XXᵉ siècle, un cheval semblait savoir compter mais on a découvert par la suite qu’il répondait en réalité aux micro-signaux corporels inconscients de son humain. Quand celui-ci prononçait le bon résultat, Hans le savait par observation du visage et du corps de l’homme qui s’occupait de lui et qu’il connaissait si bien.

C’est exactement le type de biais que les chercheurs veulent éviter quand ils étudient les chiens « qui parlent ».

D’OÙ VIENT CE BESOIN DE FAIRE PARLER LES CHIENS ?

Pourquoi avons-nous tant besoin que le chien parle comme un humain quand tant d’humains apprécient le silence et recherchent le calme, le repos de l’esprit dans la vie ? Les chiens communiquent dans un langage non verbal, subtil et complet. Pourquoi ce mode de communication paisible n’intéresse-il pas davantage ? Pourquoi la communication corporelle, leurs regards, leurs silences, leurs déplacements, leurs tensions, leurs détentes, nous rendent-ils aussi hermétiques ? Pourquoi sommes-nous aussi prompts à leur en imposer d’autres, forcément limitants, puisque ces mots sont choisis par nous ?

Si je place un bouton « me divertir » plutôt que « jouer », est-ce que cela signifie que mon chien a plus de vocabulaire que celui de mon voisin ?

Si je place un bouton « bouffer » plutôt que « manger », est-ce que mon chien est vulgaire ?

Est-ce parce le langage du chien ne passe pas par des mots, mais par la présence consciente qu’il ne nous intéresse pas ?
Est-ce parce que son langage nous oblige à ralentir, à observer, à ressentir, à aller chercher notre instinct que nous voudrions qu’il parle tout simplement ?

Avons-nous autant de mal à accepter cette part de mystère qui rend les relations belles et passionnantes ?

Ou alors, peut-être avons-nous de grandes difficultés à accueillir notre propre frustration quand nous ne comprenons pas…

LA MAGIE DU SILENCE

Le chien nous apprend quelque chose que nous avons sans doute oublié : il est possible de se comprendre sans se parler.

Alexandra Horowitz, chercheuse en cognition canine, rappelle que les humains ont tendance à interpréter le comportement animal à travers leur propre langage : « Nous sommes très enclins à voir du langage partout. Mais associer un mot à une action ne signifie pas forcément comprendre le langage. » Elle insiste sur l’idée que « les chiens nous parlent déjà constamment avec leur corps. Le défi est d’apprendre à écouter ce langage. »

Clive Wynne, professeur de psychologie et spécialiste du comportement regrette : « Les humains veulent désespérément que leurs chiens soient plus semblables à eux qu’ils ne le sont réellement » mais concernant les boutons vocaux « Les chiens apprennent très bien quels comportements déclenchent une réaction humaine. » De nouveau, il met en avant que les boutons fonctionnent comme de simples comportements appris, répétés, conditionnés.

UNE DÉRIVE HUMAINE ?

Les personnes fascinées par ce qui, finalement, n’est qu’un gadget de plus, ont-elles réellement besoin que leur chien buzze sur « balle » ou « dehors » ou « câlin » pour le comprendre ? J’en doute… Et j’espère que non…

L’argument qui consiste à affirmer qu’on agit là dans l’intérêt du chien ne tient pas. Le chien n’a que faire d’apprendre à appuyer sur des boutons pour dire qu’il a envie de faire pipi. Il préfèrerait largement que son humain d’attachement comprenne ses besoins quand il les exprime selon son éthologie.

Ces tendances ou ces modes donnent parfois l’impression que ce n’est pas tant le chien qui apprend un nouveau langage mais plutôt l’humain qui évite d’apprendre le sien.

Un simple regard peut contenir une question.
Un seul mouvement d’oreille peut donner une réponse.
Le fait que notre chien s’assoit près de nous, sans rien demander, nous dit déjà l’essentiel.

Mais dans un monde où tout doit être expliqué, mesuré, modelé, contrôlé ou traduit, les chiens nous offrent une autre possibilité : celle d’une relation qui ne passe pas par des phrases mais par l’attention, la patience et l’écoute. Et c’est peut-être là que réside la vraie conversation entre l’humain et le chien. Une conversation silencieuse, ancienne et profondément vivante.

Les chiens nous parlent déjà constamment avec leur corps. Peut-être que le véritable défi n’est pas de leur apprendre notre langage… mais d’apprendre le leur.

SOURCES UTILES

Dogs Use Two-Word Button Combos to Communicate, Study Shows

Talking dogs — was I in the presence of the canine Shakespeare? A study involving more than 10 000 dogs reveals fascinating insights into canine communication

Les chiens peuvent communiquer à l’aide de boutons sonores

Can animals understand human language ?

Clive D. N. Wynne, Dog Is Love: Why and How Your Dog Loves You.

Alexandra Horowitz, Inside of a Dog: What Dogs See, Smell, and Know.

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