COMBIEN DE TEMPS FAUT-IL POUR BIEN APPRENDRE AU CHIEN ?
L’obsession de la précocité est très présente en éducation canine (propreté très tôt, adaptation rapide à l’environnement, intégration immédiate des « ordres de base », rééducation fulgurante du chien adulte… etc.). Or, l’idée moderne d’installer des apprentissages précoces ou en un temps record ne trouve aucun fondement en neurosciences de l’apprentissage et en éthologie. Les promesses d’apprentissage ou de rééducation rapides chez l’enfant comme chez le chien entrent en contradiction totale avec la manière dont les organismes vivants apprennent ou ré-apprennent réellement. La réalité est que l’apprentissage solide est un apprentissage qui prend du temps.
L’APPRENTISSAGE SOLIDE = UN PROCESSUS DE MATURATION
L’apprentissage ne consiste pas simplement à faire exécuter un comportement (ex : « assis » quand il y a du monde autour), mais à construire des structures cognitives et émotionnelles stables (ex : favoriser le bien-être environnemental avant de demander quoi que ce soit).
Introduire certains apprentissages trop tôt ne produit pas un chien plus avancé ou mieux adapté, au contraire. L’apprentissage sera superficiel, très dépendant de la répétition (demander 10 fois à un chien de se coucher parce qu’il se relève) ou de la contrainte (le forcer à maintenir la position couchée en posant le pied sur sa laisse courte).
Un apprentissage est efficace lorsqu’il se situe dans une zone où le chien peut évoluer avec un accompagnement progressif et adapté. Autrement dit, apprendre signifie expérimenter, répéter, intégrer, généraliser, stabiliser. Ce processus demande du temps biologique et psychologique variable d’un individu à l’autre.
L’APPRENTISSAGE ACCÉLÉRÉ FRAGILISE LE DÉVELOPPEMENT
Plusieurs risques sont aujourd’hui bien identifiés en neurosciences et aujourd’hui, le phénomène d’effet spectaculaire à court terme est bien compris. Les apprentissages intensifs et rapides favorisent la performance immédiate mais pas la consolidation durable.
- Apprentissages mécaniques sans compréhension réelle = le chiot qui exécute très tôt des demandes basiques contre récompense (ou sous la contrainte) n’intègre ni le lien avec le contexte, ni l’objectif final et encore moins l’échange dans la relation. Il ne généralisera jamais un apprentissage reçu de manière mécanique.
- Stress et surcharge cognitive = le chien adulte qu’on place dans un protocole rapide d’éducation ou de rééducation est saturé et fatigué. C’est la raison pour laquelle autant de chiens sont excitables dans le contexte de l’apprentissage.
- Fragilité des acquis = ce qui a été appris trop vite s’oubliera vite également. C’est l’effet du « bachotage » que nous avons tous déjà connu durant nos études.
- Perte de motivation intrinsèque = l’apprentissage rapide est subi par le chien. Il devient rapidement aversif, et donc évité. Ce sont tous ces chiens qui évitent leur gardien ou leur éducateur, ou regardent ailleurs dès qu’il comprend qu’il va devoir s’entraîner.
Il serait souhaitable de saisir que les automatismes sont en général peu transférables et assez aversifs. Un apprentissage solide nécessite au contraire des périodes de consolidation, des retours en arrière, des erreurs… Ces éléments sont essentiels à la formation de réseaux neuronaux durables.
QUAND L’APPRENTISSAGE PERMET UNE RÉ-ORGANISATION ÉMOTIONNELLE
Chez le chien, les mécanismes fondamentaux de l’apprentissage reposent sur les lois du conditionnement décrites par Pavlov et Skinner. Mais les connaissances modernes en éthologie montrent que l’apprentissage ne se limite pas à un conditionnement rapide. Skinner lui-même le reconnaissait comme une évidence. Jamais l’apprentissage ne doit exclusivement reposer sur le conditionnement, même s’il est rapide et donc séduisant.
Le comportement dépend des émotions, du stress physiologique, du contexte environnemental, de la relation avec l’humain. Un chien peut exécuter rapidement un comportement sans pour autant l’avoir réellement intégré. C’est d’ailleurs très souvent le cas malheureusement…
Par exemple, un chien peut apprendre en quelques minutes à marcher en laisse en présence d’autres chiens. Pour autant, sa peur des congénères est toujours présente. Ici, l’apprentissage est seulement moteur. Le travail sur la peur des congénères pourra prendre des mois. Là, il ne s’agira plus seulement d’un comportement moteur appris, mais d’une réorganisation émotionnelle.
Autre exemple, un chien peut apprendre en quelques minutes à ne plus agresser les autres chiens. Pour autant, ses difficultés sociales n’auront pas disparu. Ici, l’apprentissage est seulement basé sur l’autocontrôle, sans aucune porte de sortie émotionnelle pour le chien (le principe de l’autorégulation). Or, sans autorégulation l’autocontrôle peut s’avérer néfaste.
EXTRAIT D’UN RÉSULTAT D’ÉTUDE :
« Le programme de formation normalisé actuel de quatre semaines a amélioré les niveaux de posture du chien et a influencé la satisfaction des propriétaires à l’égard des niveaux de peur de leur chien, mais n’a pas influencé d’autres indicateurs de peur, ce qui suggère que le programme n’était que légèrement efficace. Ainsi, les propriétaires et les vétérinaires devraient être conscients que les avantages de ce type de programme de formation à court terme et axé sur le propriétaire sont quelque peu limités. Les vétérinaires doivent également savoir que la conformité des clients à ce type de programme est relativement faible, même avec des instructions détaillées. Des recherches plus approfondies devraient donc explorer les effets de programmes d’entraînement plus longs et adaptés aux progrès et aux caractéristiques individuelles de chaque chien. »
LA RÉÉDUCATION EST UN PROCESSUS NEURO-ÉMOTIONNEL
Dans les cas de rééducation (peurs, agressivités, anxiétés, hyperactivités), les changements reposent sur ce que les neurosciences appellent la plasticité cérébrale.
Cette plasticité implique la modification des circuits neuronaux, la création de nouvelles associations émotionnelles, la diminution progressive des réponses de stress et l’autorégulation. Ces transformations prennent forcément du temps.
Par exemple, un chien ayant développé une peur durable des humains ne peut pas simplement « désapprendre » cette peur en quelques heures ou quelques séances via un protocole universel. Les méthodes de désensibilisation et de contre-conditionnement reposent précisément sur une progression lente, graduelle et individualisée.
À l’inverse une intervention trop rapide peut provoquer une inondation émotionnelle avec augmentation de la peur et aggravation du comportement.
LES MODÈLES DE RÉÉDUCATION RAPIDE = LOGIQUE ÉCONOMIQUE
Les promesses d’éducation ou de rééducation « en quelques séances » s’inscrivent souvent dans une logique de marché. Solutions rapides, coût réduit, résultats visibles immédiatement… En somme, ce n’est pas cher, c’est rapide et vous n’aurez rien à faire, ou si peu… Est-ce vraiment possible ?
Ces modèles privilégient la suppression du symptôme, le résultat immédiat et le contrôle du comportement plutôt que la recherche de la cause et la compréhension du chien. Or, supprimer un comportement sans traiter son origine émotionnelle risque de déplacer le comportement ailleurs et de dégrader la relation avec le gardien. C’est un vrai danger car chez le chien comme chez l’enfant, la relation sécurisée avec l’apprenant est un facteur déterminant.
EN DÉFINITIVE…
Les promesses d’apprentissage ou de rééducation rapides reposent sur une confusion entre faire produire un comportement immédiatement et installer un apprentissage durable. Or, un apprentissage solide est toujours un processus progressif, car il implique la transformation de structures cognitives, émotionnelles et relationnelles. Que l’on parle d’éducation humaine ou d’éducation canine, le temps n’est pas un obstacle à l’apprentissage, il en est la condition fondamentale. La recherche continue d’ailleurs de souligner le manque de preuves pour des méthodes standardisées rapides.
SOURCES
Sur le temps de consolidation :
Structural plasticity, cortical memory, and the spacing effect
Sur l’effet des apprentissages espacés dans le temps :
Sur l’effet des apprentissages rapides :