La récompense alimentaire est devenue tellement banale dans l’éducation du chien qu’il est parfois difficile d’imaginer qu’elle puisse représenter un obstacle. Pourtant, dans certaines situations, elle peut détourner le chien de ce qu’il était censé apprendre. Car lorsqu’un chien reçoit une friandise pour avoir adopté un comportement, la question essentielle doit rester : « Qu’a-t-il réellement appris ? ».
- À observer son environnement afin de jauger la réalité d’un stresseur ?
- À analyser une situation ?
- À prendre une décision ?
- À s’autoréguler ?
- À trouver lui-même une stratégie qui lui permet de se sentir mieux ?
- Ou a-t-il juste appris que l’exécution de tel comportement produit de la nourriture ?
La différence est fondamentale.
La friandise peut détourner l’attention
Un chien en pleine découverte de son environnement a énormément de choses à observer, sentir, écouter et intégrer.
Or, si l’humain.e devient essentiellement le distributeur de nourriture, une partie de cette attention se déplace sur lui.
Le chien regarde la main, surveille la sacoche, anticipe le geste.
L’humain.e devient alors moins un partenaire avec lequel on partage une expérience qu’une source de ressources à surveiller. Et l’environnement passe au second plan alors qu’il est le meilleur moyen d’aider un chien.
Elle peut aussi augmenter l’excitation ou la frustration
La nourriture n’est pas émotionnellement neutre.
Chez certains chiens, elle augmente fortement l’excitation : anticipation, agitation, fixation sur la main ou sur la sacoche, comportements de sollicitation… Chez d’autres, elle peut générer de la frustration.
– Parce que la récompense n’arrive pas assez vite.
– Parce qu’elle n’arrive pas à chaque fois.
– Parce que le chien pense avoir « fait ce qu’il fallait » et ne comprend pas pourquoi elle ne vient pas.
On peut alors créer une succession de comportements tournés vers l’obtention de la récompense plutôt que vers la compréhension de la situation. Et plus le chien se focalise sur l’issue alimentaire, moins il est disponible pour ce qui se passe réellement autour de lui.
Une réussite qui peut être trompeuse
C’est un piège des plus subtils.
Un chien qui s’assoit immédiatement quand on lui demande peut donner l’impression qu’il a parfaitement compris qu’en présence d’une voiture il faut faire attention.
Un chien qui revient parce qu’il sait qu’une friandise l’attend peut donner l’impression d’avoir une excellente relation avec son humain.e
Un chien qui cesse de regarder un congénère parce qu’on lui présente de la nourriture peut donner l’impression de s’être désengagé de la situation.
Mais le comportement observable ne nous renseigne pas du tout sur ce qui s’est réellement passé dans la tête de ce chien.
- A-t-il compris ?
- A-t-il appris à gérer la situation des voitures ?
- A-t-il modifié ses perceptions envers les autres chiens ?
- A-t-il développé une capacité d’autorégulation ?
Ou a-t-il simplement appris à reproduire une réponse limitée dans un contexte suffisamment conditionné pour obtenir un comportement ?
C’est là que la réussite est un leurre.
Apprendre un comportement VS apprendre à se comporter
La distinction est essentielle !
On peut obtenir beaucoup de comportements grâce au conditionnement sans pour autant aider le chien à mieux comprendre ce qu’il vit.
Mais si chacune de ces réponses dépend d’un système de récompenses, que se passe-t-il lorsque le contexte change ? Lorsque la récompense disparaît ? Lorsque l’environnement devient plus complexe ? Lorsque l’émotion augmente ?
Le chien peut ne plus « produire la réponse attendue » parce qu’il n’a pas appris ce qu’il doit faire de ce qu’il ressent (par exemple, si une voiture me fait peur, je peux prendre la décision de m’en éloigner ou de me placer derrière mon humain.e au lieu de sauter sur elle).
C’est pourquoi certains comportements semblent parfaitement acquis dans un contexte et disparaissent totalement dans un autre.
Dans une approche développante, l’objectif est différent
Lorsqu’on travaille avec la sphère neurologique d’un chien, l’objectif n’est pas jamais d’obtenir une réponse comportementale conditionnée. Il consiste à lui permettre de développer progressivement des capacités d’autorégulation.
Pour cela, il faut pouvoir lui offrir des conditions environnementales suffisamment adaptées pour qu’il puisse observer, explorer, traiter les informations, expérimenter, faire des choix et découvrir ce qui lui permet de retrouver un état émotionnel plus stable.
Le chien devient alors acteur de son propre développement, et c’est là que la distribution systématique de friandises devient contradictoire.
Elle introduit une motivation extérieure qui va prendre le dessus sur l’expérience elle-même.
Le chien ne découvre plus « Qu’est-ce que cette situation me fait ? » ou « De quoi ai-je besoin ? » ou « Est-ce que je peux m’approcher ? » ou « Est-ce que j’ai besoin de distance ? » ou « Comment puis-je retrouver mon calme ?, il apprend à chercher « Qu’est-ce que je dois faire pour obtenir ma friandise ? ».
Ce n’est pas du tout le même apprentissage !
Apprendre pour soi
Dans une approche véritablement développante, on cherche à amener le chien à mieux se connaître, à identifier progressivement ses propres besoins, à expérimenter les conséquences de ses choix de manière encadrée, à développer des réponses comportementales adaptées parce qu’elles lui permettent de vivre plus harmonieusement.
Autrement dit, le comportement devient progressivement auto-renforçant parce qu’il produit pour le chien une conséquence fonctionnelle, bénéfique et apaisante.
- S’éloigner d’un stresseur permet de retrouver son calme.
- Ralentir permet de retrouver de la disponibilité.
- Explorer permet de se donner le change et de trouver des informations.
- Revenir vers son humain.e permet de retrouver la rassurance.
- Etc.
Le chien apprend alors quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un comportement récompensé : il apprend à se comporter dans la vie.
Pourquoi les progrès se font attente ?
Quand on cherche à modifier uniquement ce que le chien fait, on peut obtenir des résultats rapidement, mais des résultats fragiles, puis, plus aucun résultat.
En revanche, quand l’objectif est de modifier la manière dont le chien traite son environnement et régule ses réponses, le processus est différent.
D’abord, il demande du temps et de l’observation. Ensuite, il requiert la mise en place des conditions environnementales adaptées et la répétition d’expériences pertinentes. Enfin, il exige la possibilité pour le chien de vivre réellement ces expériences.
Cela n’arrivera pas si la friandise devient un écran entre le chien et le reste. Car si nous voulons qu’il apprenne à juger la réalité de son environnement, il faut cesser de lui demander d’être obsessionnel de nous-même.
Si nous voulons qu’il apprenne à se réguler, il faut cesser de chercher à contrôler ses réponses en se montrant omniprésent. Et si nous voulons qu’il adopte des comportements sains pour lui-même, il faut lui permettre de les découvrir.
Le chien a terriblement besoin d’apprendre à comprendre ce qu’il vit, à se connaître et à trouver lui-même des réponses adaptées. Et ce n’est pas en le récompensant avec de la nourriture qu’on y parviendra. Dans le travail sur la sphère neurologique qui consiste à aider un chien à s’autoréguler en le plaçant dans des conditions environnementales optimales, l’acte de distribuer des friandises est totalement contradictoire.
Le sujet est largement développé dans le livre : “L’éducation du chien · De l’enfant : une analogie taboue ?”